5e Biennale de Lubumbashi

Éblouissements: une Biennale congolaise ambitieuse

La 5e édition de la Biennale de Lubumbashi s’étend du 7 octobre au 12 novembre 2017 en République démocratique du Congo dans sa ville du sud-est. Elle ne veut pas être perçue comme un « événement importé et destiné prioritairement ou implicitement à l’exposition d’artistes étrangers », selon les dires de Toma Luntumbue, le commissaire reconduit pour la deuxième fois consécutive à la direction artistique de cet événement. Ce choix ne s’opère pas sans susciter quelques critiques.

Installation by Pathy Tshindele, Musée National de Lubumbashi. Photo: Costa Tshinzam

By Costa Tshinzam
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Le Musée National de Lubumbashi a constitué le principal lieu d’exposition de cette Biennale avec le déploiement de l’exposition dite « Internationale ». Dans cette exposition se côtoient des « stars » de l’art contemporain comme Carsten Höller, Jean-Pierre Bekolo, Pascale Marthine Tayou, Tracey Rose, et des artistes congolais dont la visibilité est déjà, ou commence à être établie, comme Sammy Baloji, Jean Katambayi Mukendi, et Maurice Mbikayi.

Avec la Halle de l’Etoile, Institut français de Lubumbashi, et le Hangar Picha au très huppé Complexe La Plage, le Musée National a accueilli les œuvres sur lesquelles l’organisation semble avoir mis le plus de soin. L’Institut des beaux-arts et le nouvel Atelier Picha ont, quant à eux, présenté des artistes émergents, qui ne faisaient pas partie de la liste annoncée et largement diffusée dans les médias, mais parmi lesquels on a noté de belles surprises. Cette hiérarchisation entre artistes reconnus à l’international et la jeune génération pourrait questionner la volonté du commissaire de « démocratiser la visibilité » des artistes locaux, vu qu’il s’opère une transposition de la dichotomie artistes congolais/artistes étrangers vers une catégorisation artistes établis/artistes émergents.

Gosette Lubondo Diakota, Tala Ngai 2017. Photo: Costa Tshinzam

Il faut néanmoins noter que cette Biennale est indéniablement congolaise, avec un choix d’artistes ayant un rapport particulier à ce pays et des œuvres qui parlent des problèmes du Congo. Une démarche qui semble assumée de la part d’un commissaire belge d’origine congolaise qui effectue son « retour au bercail ». Carsten Höller, qui a exposé à la Biennale de Venise de 2015 l’installation vidéo Fara Fara sur les duels en concerts des musiciens de Kinshasa, a présenté Upside-Down Goggled, 1994– une sorte de masque de réalité virtuelle où l’on voit le monde à l’envers et qui a marqué le public le jour de l’inauguration de l’exposition. La série Déjà vu du peintre congolais résidant en Afrique du Sud Zemba Luzamba, occupe l’intégralité de la salle d’exposition de la Halle de l’Etoile, alors qu’un « Hommage au cinéma de Kiripi Katembo Siku », vidéaste et photographe congolais disparu inopinément en 2015, offre au public des projections de films dans plusieurs sites de la ville. Le film Lobi Kuna (avant-hier/après-demain) de Matthias De Groof, diffusé en « première mondiale » le 10 octobre dernier au Cercle Makutano, montre le souci du réalisateur de sensibiliser l’intellectuel et l’artiste du monde aux œuvres d’art africaines conservées au Musée royal d’Afrique centrale de Tervuren. Un personnage du film qualifie d’ailleurs ce musée de « deuxième cimetière pour l’artiste congolais ». Et le réalisateur camerounais Jean-Pierre Bekolo présente le film documentaire Les choses et les mots de Mudimbe, diffusé en boucle au Musée National. C’est un portrait de V. Y. Mudimbe, un philosophe congolais naturalisé américain mais qui reste considéré comme le plus grand penseur Africain, bien que son livre The Invention of Africa reste peu connu à Lubumbashi où il a longtemps vécu et enseigné, car il n’a jamais été traduit de l’anglais en français. Dans ce film, Mudimbe développe une réflexion cruciale pour l’Afrique autour de la question : « Que signifie lire la littérature africaine ? »

Jean Katambayi Mukendi, Afrolampe (2017), Galerie Dialogues. Photo: Costa Tshinzam

Dans la bibliothèque du musée réaménagé en lieu d’exposition apparaît l’installation faite de fragments d’ordinateurs, téléphones trouvés, vêtements, fil à tricoter, fibre de verre que Maurice Mbikayi nomme Information control (2017), aux côtés des dessins faits aux stylos feutres sur papier 70 x 100 cm de Jean Katambayi Mukendi intitulés Afrolampe (2017). Le travail Copying stereotypes (2017) – photographies et dessins – du photographe allemand Simon Menner est exposé dans la galerie d’art contemporain, alors que sa série Hugs (2017) est affichée sur le mur de l’espace qui se trouve entre la salle d’entomologie et celle des jeux. Le dessin imprimé sur bâche 3 x 4 m de Vincent Mauger ayant pour titre Nulle part, c’est déjà ailleurs est visible sur un mur à coté de l’escalier menant vers la salle d’ethnographie où sont accrochées les deux photographies, impressions au laser 100 x 100 cm de la série Still a stranger (2017) de la Kényane Sarah Waiswa, qui dépeint des portraits poétiques d’albinos. L’étoile montante de la photographie kinoise Gosette Lubondo nous offre un triptyque de sa série Tala Ngai ou Regarde-moi, où elle photographie une jeune fille sous toutes ses facettes, à Kinshasa où le « Komisala » ou « savoir se rendre belle » est le « crédo » des filles.

L’œuvre Congo Beach TV (2017), une installation mixed media de Pascale Marthine Tayou est visible dans la salle d’ethnographie en dialogue avec les objets de cette salle permanente du musée, alors que les photos de la série Molili mabe, entendez « ce n’est pas bon l’obscurité » (2017) de Cédrick Nzolo, montrant « Kinshasa dans ses heures sombres », sont accrochées sur le mur de l’un des couloirs du Musée. Les chaises construites à partir de troncs d’arbres morts et de peaux d’animaux, œuvre du jeune sculpteur lushois Rabulzi Nkier Nyombo, a émerveillé le public qui voulait toujours se prendre en selfie avec ces objets. Même succès que l’installation Fleurs d’ordures, à base des bouteilles plastiques ramassées par Eddy Masumbuku, qui jouxte un carrefour au Complexe La Plage.

Pascal Marthine Tayou, Installation Congo Beach TV (2017),mixed media, at Musée National. Photo: Costa Tshinzam

Il convient de signaler que certains films et installations sonores ne sont pas accessibles au public quotidiennement, soit en raison du manque d’électricité soit pour des raisons techniques. Plusieurs valent pourtant le détour comme O Seculo (le siècle, 2011) de Cinthia Marcelle et Tiago Mata Machado, et Die Wit Man (2015) de Tracey Rose, installés dans la salle d’archéologie ; l’œuvre de Sammy Baloji dans la salle d’ethnographie ; la vidéo Ba Sekwi, le retour des pionniers (2017) de Junior Kannah installée dans la salle des jeux et Fire Works (2014) de Apitchatpong Weerasethakul, que l’on peut trouver dans la salle de projection. Ceci pose la question des contraintes logistiques pour des installations vidéo ou sonores dans le cadre d’une Biennale se tenant dans une ville où l’électricité continue à poser problème. Ce qui s’ajoute aux difficultés à trouver des informations sur les artistes et les œuvres sur les différents sites d’expositions.

Il faut aussi signaler que, si dans l’ensemble toutes les expositions prévues ont pu avoir lieu, le travail du vidéaste et photographe Gulda El Magambo n’a finalement pas été exposé. J’ai noté aussi de mon entretien avec Sorana Munsya, assistante du commissaire, que l’artiste suisse Aurélien Gamboni exposera en retard pour des « raisons personnelles ». La salle d’expositions de l’Institut des beaux-arts de Lubumbashi n’a accueilli que les tableaux de Mastaki, des photos de Jean Kiat, l’installation de Seraphine Mbey, tous enseignants de cette institution. L’Atelier Picha/Centre d’art et de recherche qui a accueilli les œuvres des jeunes artistes tels que Franck Moka, Pamela Tulizo et Nelson Makengo, semble avoir marqué les esprits quoique n’ayant pas bénéficié de la même grande visibilité que l’exposition internationale au Musée National de Lubumbashi. Preuve de la qualité de cette couvée, la sélection à la prochaine Biennale de Dak’Art de Géraldine Tobe, peintre de Kinshasa qui a participé aux ateliers.

Après des éditions de la Biennale de Lubumbashi ayant eu pour thème « Hors les murs » sous la houlette de Simon Njami qui a inscrit cet événement dans une logique « panafricaine », tout en associant des artistes congolais tels que Kiripi Katembo Siku et Georges Senga, et « Enthousiasme » d’Elvira Dyangani Ose qui a, elle, confirmé l’envergure internationale de cette Biennale, le « recentrement » géographique voulu par Luntumbue dans cette édition-ci a du sens parce qu’il permet une appropriation et un ancrage. Mais il pourrait également constituer un piège face aux attentes des artistes congolais et de la diaspora, difficiles à combler dans un tel format. On peut aussi être tenté d’ouvrir le débat sur le caractère essentialiste d’une juxtaposition d’œuvres des artistes congolais ou qui traitent du Congo. Il parait évident que cela ne suffit pas pour présenter une cohérence esthétique et thématique dans les différentes expositions de cette Biennale. L’argument pédagogique de présenter des œuvres d’art contemporain qui traitent de sujets proches de la réalité du public de Lubumbashi sous-entendrait que les Lushois ne seraient pas ouverts à d’autres thèmes alors que les éditions précédentes ont démontré le contraire. Mais il reste l’ambition de placer le Congo sur la carte du monde de l’art, et pour cela, cette cinquième édition a probablement réussi son rôle de vitrine.

 

Costa Tshinzam est un écrivain, bloggeur et auteur de la communauté Habari-RDC. Il a participé à l’atelier d’écriture critique C& à Lubumbashi. Il vit et travaille à Lubumbashi en RDC.