C& Print: The Interview Issue

Place au présent, demain est un autre jour

Reem Fadda, principale curatrice de la sixième édition de la Biennale de Marrakech, s’exprime au sujet de la nécessité de la solidarité, de l’action, de la collectivité et de la responsabilisation dans un monde secoué de turbulences.

Khaled Malas, Windmill in Arbin, Eastern Ghouta, 2015. Windmill. Photo: Yaseen al-Bushy. Courtesy of the artist and the Marrakech Biennale

By Aïcha Diallo
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C& : La Biennale de Marrakech présente sa sixième édition cette année. Comment est-elle née ?

Reem Fadda : La Biennale a démarré il y a six éditions à l’initiative de Vanessa Branson afin d’aller à l’encontre des images stéréotypées émanant de cette région dans le monde d’après le 11-Septembre. Elle s’est développée et est devenue une plate-forme d’art internationale plus vaste, totalement plébiscitée par la communauté marocaine. J’ai été invitée à assurer le commissariat de l’édition de cette année par les membres de la direction, dont Curt Marcus et Vanessa Branson. L’accord a été conclu lorsque j’ai rencontré le directeur Amine Kabbaj et l’équipe et que nous avons décidé de nous lancer ensemble dans ce projet.

Al Loving. Untitled c. 1975. Mixed media. Courtesy the Estate of Al Loving and Garth Greenan Gallery, New York and the Marrakech Biennale

Al Loving. Untitled c. 1975. Mixed media. Courtesy the Estate of Al Loving and Garth Greenan Gallery, New York and the Marrakech Biennale

C& : Les Rencontres de Bamako ont retrouvé leur élan l’an dernier et Dak’Art présentera sa douzième édition cette année. Comment voyez-vous le rôle social et culturel des biennales sur le continent ?

RF: Les biennales sont des vecteurs formidables, en particulier pour des lieux et des villes dépourvues de l’infrastructure artistique standardisée qui permet d’accueillir œuvres et artistes. Elles offrent une césure par rapport aux modèles de création artistique institutionnalisés et régis par les contraintes du marché. À plusieurs égards, elles allouent un espace, elles offrent une tabula rasa à l’art, lui permettant de revenir à ses rudiments, de repartir à la recherche de ses véritables motivations. Cela permet de rendre l’art aux gens et à la société en termes de sujet, de proximité et d’accessibilité. D’une certaine manière, cet art perd de son côté tabou et devient plus accessible, en particulier dans son rapport à la manière dont il devrait être exposé et considéré. En définitive, les biennales favorisent la démocratisation de l’art.

Ahmed Bouanani, French translation of poems by Abderrahman Al Majdoub (unpublished, 1976-77). Pen on paper. Courtesy of the artist and the Marrakech Biennale

Ahmed Bouanani, French translation of poems by Abderrahman Al Majdoub (unpublished, 1976-77). Pen on paper. Courtesy of the artist and the Marrakech Biennale

C& : Le titre de la Biennale, « Not New Now », est très stimulant, avec cette évocation d’une certaine résistance. Que signifie ce titre ? Et comment s’inscrit-il dans le programme curatorial de la Biennale ?

RF : Le titre de la VIe Biennale de Marrakech, Not New Now, se voulait une provocation et est très vaste ; il recoupe nombre de perspectives et de préoccupations. Ceci était intentionnel car cela me permettait de développer un cadre pour l’art qui doit occuper une ville. Je discute de certaines de ces idées fondamentales et des stratégies depuis de longues années. Il s’est trouvé là une formidable opportunité de les présenter à une grande échelle et d’une manière ne se limitant pas à occuper un espace de galerie, mais qui enveloppe une ville comme Marrakech.

Mon point de départ a consisté à me concentrer sur le lieu. En substance, je présente des créations artistiques qui proviennent majoritairement d’une source régionale regroupant la zone afro-asiatique et sa diaspora. La solidarité constitue ici le fil de la pensée. Je suis d’avis que, dans ce monde secoué de turbulences, la solidarité, l’action, la collectivité et la responsabilisation sont essentielles. L’Europe n’est plus uniquement européenne, mais est aussi devenue africaine à plusieurs égards. Que signifie donc de voir de l’art d’Afrique et du monde arabe et, de surcroît, de le voir sur son propre lieu ? Le titre concentre de nombreux concepts de temps. C’est très complexe et, en même temps, très simple. Je veux me concentrer sur le présent. Pas sur le passé ni le futur. Le titre incarne l’urgence de se concentrer sur le présent comme temps de l’action sociale et la nécessité de regarder ce qui est défini comme de « l’art vivant » plutôt que comme de l’art contemporain, un type d’art qui est en évolution constante et réactif à la société et la vie. Finalement, je m’intéresse à l’art qui est politique mais il me tient aussi à cœur de présenter une formulation de l’art qui relie la politique et l’action à la poétique et la contemplation. Vous verrez aussi une exposition qui présente des histoires vivantes. Donc oui, au fond, ce titre englobe aussi la résistance.

 

C& : Le réalisateur/documentariste Jihan El Tahri a déclaré lors du forum 1:54 à Londres en 2015 : « Cette notion d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne séparées par cette ceinture de néant qu’est le Sahara est un concept inventé. Traditionnellement, le Sahara a toujours été un espace d’échanges culturels, de commerce et de toutes sortes d’échanges. »

 

Que pensez-vous de cette déclaration et comment voyez-vous les échanges entre l’Afrique du Nord et l’espace dit d’« Afrique subsaharienne » ?

RF: Bien sûr, ces divisions géographiques sont imaginaires. Je pense que, de par sa diversité, la coexistence et la fluidité des cultures, le Maroc est un pays qui prouve que ces frontières et ces limites sont uniquement imaginaires. Il est aussi important de se rappeler que le Maroc est relié au désert du Sahara sur son terrain même, sur son tissu géographique et démographique. Les déclarations affirmant le néant du Sahara sont coloniales par essence et sont des prétextes pour la séparation et, finalement, pour la domination. Cela me fait immédiatement penser aux revendications autour de la création de l’État d’Israël selon lesquelles la Palestine était un pays dépeuplé et sans culture. Je pense qu’il est important de se rappeler la richesse de la culture, où qu’elle soit, et les possibilités ultimes d’apprendre d’elle en rejetant les revendications hiérarchisantes.

Bouchra Khalili Speeches-Chapter 3: Living Labour 2013 Digital film, 25' From The Speeches Series, a video trilogy. View of the installation at Living Labour, solo exhibition, PAMM, Miami, 2013. Courtesy of the artist and Galerie Polaris, Paris and the Marrakech Biennale

Bouchra Khalili Speeches-Chapter 3: Living Labour 2013 Digital film, 25′ From The Speeches Series, a video trilogy. View of the installation at Living Labour, solo exhibition, PAMM, Miami, 2013. Courtesy of the artist and Galerie Polaris, Paris and the Marrakech Biennale

C& : La Biennale Jogja − en Indonésie  a collaboré avec le Nigeria en 2015. Vous vous intéressez aussi aux connexions et à la solidarité entre l’Afrique et l’Asie. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces aspects et ces perspectives intéressants ?

RF: Le projet curatorial reconnaît les contributions d’expériences historiques clés de la seconde moitié du XXe siècle – telle que l’unité pan afro-asiatique – qui ont généré une collectivité transnationale, activiste et intellectuelle. La biennale présentera des créations artistiques qui incarnent à la fois le politique, l’esthétique et le poétique. Cette perspective curatoriale défiera le concept du nouveau tout en mettant en relief les éléments et les tropes communs du paysage artistique et culturel de la région. En considérant la période de la décolonisation, elle explorera l’échec de ces projets de résistance et les legs qui demeurent afin de nous aider à mieux comprendre la situation actuelle à laquelle nous faisons face.

La VIe Biennale de Marrakech se déroule du 24 février au 8 mai 2016.

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Propos recueillis par Aïcha Diallo