Gazing at a Distance?

Deux expositions réunies sous un même toit : l'une cherchant à déconstruire le regard blanc occidental et l'autre le perpétuant...

Unidentified Photographer, Studio portrait of King Khama III. South Africa, earliy twentieth century.

By Elsa Guily
Tweet about this on TwitterShare on FacebookEmail to someone

Deux expositions sous un même toit : l’une cherchant à déconstruire le regard blanc occidental et l’autre le perpétuant…

Je, sujet désirant, rentre dans le C/O Berlin, centre pour la photographie ayant désormais réouvert ses portes à la Amerika Haus en plein centre névralgique touristique et culturel de la capitale. Engagée dans un dialogue critique sur les enjeux socio-politiques des représentations dans la culture visuelle mondialisée, je ne pouvais manquer de voir cette exposition itinérante. Son titre éloquent Distance and Desire: Encounter with the African Archive en annonce le parti pris  : s’interroger sur le rôle des archives et sur l’impact de l’image photographique dans l’écriture de l’histoire. Ce projet a été conçu en trois chapitres, à partir de photographies de la Walther Collection, mettant en résonance des images d’archives historiques de l’Afrique du Sud et de l’Afrique de l’Est, de la fin du XIXe et au début du XXe siècle, avec des œuvres contemporaines d’artistes issus des perspectives africaines, dont les démarches engagent une relecture de l’archive ethnographique et coloniale. D’entrée de jeu le spectateur est informé  :  il est impossible de voir ces photographies sans tenir compte des rapports de force du colonialisme européen en Afrique et de les détacher du contexte historique dans lequel elles furent produites. Le déplacement de ces archives nous invite à poser notre regard avec une certaine distance critique, afin de réfléchir sur les processus d’identification et à la construction de la différence, en particulier raciale et genrée. Ce projet remanie l’archive comme porteuse d’une mémoire collective pour permettre de réagencer l’individualité des sujets représentés et donc ainsi créer des alternatives narratives à l’Histoire.

 

Women of Zo’e tribe, in Amazonas, Brazil. Copyright: SEBASTIAO SALGADO/AMAZONAS IMAGES

Women of Zo’e tribe, in Amazonas, Brazil. Copyright: SEBASTIAO SALGADO/AMAZONAS IMAGES

Parallèlement à cette exposition, le projet Genesis du photographe Sebastião Salgado adresse un message écologique à la civilisation. Ces photographies dites «  sociales  » sont une véritable invitation romantique d’un voyage «  éco-touristique  » visuel, perpétuant la représentation du corps ethnicisé, au côté d’animaux et de paysages immaculés par la photographie noir et blanc. Les sujets portraitisés sont rendus anonymes et leur identité est réduite à des légendes objectivantes et vulgarisantes de leur us et coutumes. Alors que ces deux propositions culturelles sont encadrées dans un espace mondialisé post-migratoire, il m’a semblé que  –  malgré le bon vouloir du projet Distance and Desire, de déconstruire le regard blanc suprématiste  –, une connivence ambivalente pourrait se mettre en place dans l’esprit du spectateur. Il me fallait donc interroger ces deux espaces de présentation conjointement sur les enjeux de la circulation des images et celle du «  donner à voir  ». Comment positionne-t-on le spectateur face aux pouvoirs discursifs de la représentation  ? Quelles relations s’établissent donc entre le photographe comme auteur, l’individu photographié et le spectateur  ? À quel point le fait de porter un regard devient alors déterminant sur le développement du sujet  ?

 

Candice Breitz Ghost Series #4, 1994-6.

Candice Breitz Ghost Series #4, 1994-6.

 

Le texte de présentation à l’entrée de l’exposition Distance and Desire, nous informe que les représentations photographiques coloniales sont des productions manufacturées d’une grande diversité de part leur forme. Il s’agit là d’une véritable entreprise commerciale intrinsèquement liée à la formation culturelle de la modernité. Exaltant les capacités à saisir le réel, la photographie est alors mise au service de la construction identitaire du sujet moderne, appuyée par l’idéologie raciale eurocentrée. De ce fait la photographie a pendant longtemps été un objet de fascination technique au service de la recherche constante du progrès et de l’inscription d’une histoire de la civilisation occidentale, comme unique modèle d’émancipation. Il est précisé que les légendes en-deçà des photographies ethnographiques retranscrivent leurs annotations d’origines, à caractère raciste et archétypal. Le spectateur informé doit donc aiguiser son regard quant au pouvoir des images d’archive.

Dans la première salle, je découvre la série de l’artiste contemporain sud-africain Santu Mofokeng. Son projet The Black Photo Return/Look at me: 1890-1950 engage un déplacement de l’archive de son contexte de production originel. L’artiste s’est réapproprié, par un travail d’enquête approfondi, ces photographies représentant des individus Afrodescendants sud-africains de la classe moyenne, afin d’en restituer les mémoires individuelles portées par ces images. Les identités des sujets photographiés avaient été rendues anonymes par le travail d’archivage. Le texte les accompagnant informe le spectateur que ces images d’autoreprésentations étaient souvent destinées à la consommation d’objet-souvenir par des voyageurs étrangers. Ce travail met en exergue cette ambivalence dans l’usage et l’implantation de l’industrie photographique au début du XXème siècle, qui vient parfaire la construction socio-normative de l’identité moderne par la représentation. Dans le contexte colonial, elle fût instrumentalisée pour étayer le discours racialiste et l’asservissement de l’homme, tout en étant conçue comme objet culturel voué à la consommation, par ses qualités reproductible et circulant au delà des frontières. La commissaire d’exposition sud-africaine Tamar Garb choisit la méthode comparative pour mettre en place cette dialectique déconstructive sur le pouvoir de représentation des archives. Ainsi, l’œuvre de Mofokeng fait face au projet The Bantu Tribes of South Africa (1924-1954) du photographe irlandais sud-africain Duggan-Cronin, qui par son étude ethnographique, voulait laisser trace des tribus en voie de disparition. Le sujet photographié est ici, contrairement aux sujets urbains métropolitains réagencé par Mofokeng, encastré dans une vision hors-du temps, primitif et fixé dans l’idée d’un «  ailleurs authentique  » au cœur d’un environnement naturel. Les légendes fixent l’individu en catégories selon une dichotomie genrée par le sexe féminin/masculin ou une activité socioculturelle pratiquée. Une mise en scène permettant l’objectification du sujet plutôt que sa subjectivisation. Les corps nus assujettis par le regard du photographe posent ostensiblement, surexposés et sexués dans des mises en scènes fantasmées, selon des principes esthétiques liés à la représentation de l’art occidental «  phallocentré  », et non sans évoquer des similitudes déroutantes avec l’angle de vue de Salgado.

 

Samuel Fosso, La femme américaine libérée des années 70, 1997. © the artist. Courtesy the artist and Jean-Marc Patras, Paris.

Samuel Fosso, La femme américaine libérée des années 70, 1997. © the artist. Courtesy the artist and Jean-Marc Patras, Paris.

 

Tamar Garb évoque l’importance à considérer que les images possèdent de multiples vies de par leur circulation spatio-temporelle, induisant ainsi un regard évolutif et la relecture tangible de leur narration initiale. Ce qui permettrait alors, comme le veut le point de vue de Mofokeng, la négociation de l’archive coloniale et par conséquent la construction d’une contre-archive (1). Cette analyse se précise dans la deuxième partie Contemporary Reconfigurations dans laquelle le déplacement de l’archive affirme peu à peu comment ces images vouées contiennent donc ce paradigme de la représentation identitaire moderne du sujet africain, à la fois racialisé et occidentalisé. Les codifications identitaires occidentales ont été peu à peu réappropriées pour créer une Afromodernité au sein même de cet univers de ségrégation. À cette redispostion de la mémoire s’ajoute un troisième temps de relecture des archives coloniales. Cette fois elle est s’opère par un regard croisé avec des positions artistiques contemporaines qui, à leur tour, mettent en exergue l’autodéfinition du moi, engagées dans un processus de relativisation historique sur la construction cultures/identités dans notre société modernisée. Néanmoins, confinée dans un dispositif de muséalisation, l’archive semble être fétichisée au rang d’œuvre d’art comme les photographies artistiques contemporaines, avec lesquelles elles sont comparées. Circulerait-elle alors dans l’économie-monde à la manière d’un bien commercial, stimulant notre désir de posséder et complaire notre besoin de divertissement dans la culture de masse  ?

 

Visitor at Sebastião Salgado’s Genesis-show in Berlin. © Borkeberlin

Visitor at Sebastião Salgado’s Genesis-show in Berlin. © Borkeberlin

 

La promiscuité avec l’exposition Genesis est ainsi troublante. Cette exposition au large succès  remanie le mythe du bon sauvage par sa lentille photographique blanche ethnocentrique. L’altérité est mise à mal et le spectateur conforté dans sa subjectivité individualiste moderne, en bon défenseur de la nature et garant des droits de l’Homme. Si l’on souhaite déconstruire cette binarité du regard, interférant sur la construction des identités et engager davantage la représentation comme différence (2), il nous faut arrêter de prétendre que nous entrons tous dans un espace d’exposition percevant à travers le même prisme. Se positionner face aux images peut induire de refuser de les mettre en corrélation avec leur antithèse et de déployer des dispositifs de présentation alternatifs. Si l’on veut exposer de façon critique la violence de leur représentation, il faut alors s’assurer de pouvoir armer son public d’outils d’analyse suffisants, pour déjouer cette perpétuation de stéréotypes racistes par les représentations culturelles. Se poser ces questions me semble plus que fondamental aujourd’hui, à l’heure où la culture se trouve de plus en plus contrainte par les principes du libre marché néo-libéral.

 

Distance and Desire: Encounter with the African Archive – African Photography from the Walther Collection, du 18 avril au 14 juin 2015,  C/O Berlin.

 

Elsa Guily est étudiante en histoire de l’art et critique indépendante vivant à Berlin, spécialisée dans les relations entre art et politique. 

 

(1) Propos recueillis lors de la conférence Curatorial Conundrums Encounters with the African Archive de Tamar Garb sur l’exposition, au C/O Berlin (18/05/15).

(2) Voir le concept de politiques des différences de Stuart Hall — consiste à engager des modes de production d’une différence qui s’articule au sein même du sujet, contextualisée dans un environnement de différenciations socio-culturelles dans lequel il déploie sa quête identitaire et cela dans le but de rompre avec une politique identitaire essentialiste.