C& Édition Papier #8: Marilyn Douala Manga Bell

Donner du sens à la ville

Princess Marilyn Douala Manga Bell, la présidente actuelle de doual’art, présente SUD comme le projet à Douala qui fédère les résidents autour de la création et de la mise en œuvre de projets artistiques

Justin Ebanda, Station de la Mémoire, project for SUD2017

By Yves Makongo
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doual’art est un centre d’art contemporain né en 1991 à Douala. Il présente des travaux d’artistes locaux et internationaux dans le champ des arts visuels. Sa bibliothèque compte plus de 6 000 ouvrages spécialisés dans ce domaine. Mais doual’art est surtout connu pour son travail dans l’espace urbain avec, à ce jour, une dotation d’une soixantaine d’œuvres d’art éphémères et pérennes qui sont inaugurées pendant un festival d’art public contemporain intitulé SUD, Salon Urbain de Douala. Toute cette production est recensée dans un catalogue intitulé Public Art in Africa, dirigé par Iolanda Pensa et publié aux éditions MétisPresses. Dans ce contexte, l’organisation de l’édition n°4 de la triennale SUD en 2017 a eu un impact majeur.

Lucas Grandin, Bepanda, regarde-toi !, project for SUD2017

Yves Makongo: Princesse Marilyn Douala Manga Bell, vous êtes membre fondateur et présidente de doual’art. Pouvez-vous nous présenter ses ambitions et nous dire comment ces dernières contribuent au rayonnement de l’art contemporain camerounais ?

Marilyn Douala Manga Bell: Lorsque doual’art est né en 1991, au lendemain des « Villes mortes » 1, il est devenu très clair pour Didier Schaub, l’ancien directeur artistique de doual’art et moi-même, qu’il fallait réhabituer les gens à avoir des relations pacifiées. L’une des choses que nous avons donc défendue dès la naissance de doual’art a été d’inviter les habitants à rencontrer la création artistique – parce qu’elle a toujours été l’espace dans lequel on peut partager des choses. La raison d’être de doual’art a toujours été de faire en sorte que les artistes relèvent le défi de créer, d’être en mouvement, de renforcer, de mûrir leur écriture et de toujours renouveler leurs propositions artistique, esthétique, et politique.

YM: Doual’art semble présenter le SUD comme son activité principale, embellir la ville : faisait-il partie de votre ambition à la création de cette structure ?

MDMB: Le SUD est une des activités de doual’art. Il est une manière pour nous de prolonger ce que nous avons toujours voulu défendre,
à savoir inviter les artistes à sortir de leurs ateliers. Le SUD est une opportunité pour nous de poser, selon un processus très construit, des œuvres d’art dans la ville et d’impliquer les habitants dans la création et la mise en œuvre de projets artistiques. Et à ceux qui n’ont pas pu participer à cette mise en œuvre d’être confrontés à des œuvres qui donnent du sens et qui sont véritablement en dialogue avec une pratique, un espace et une population.

L’ambition n’est pas d’embellir la ville, on peut le faire de différentes manières. Notre ambition est de donner du sens à la ville, d’inscrire un discours par le biais des œuvres d’art. Chaque œuvre que nous avons inscrite dans l’espace public a une histoire et est porteuse d’informations. C’est une discussion, une porte qui s’ouvre sur un dialogue avec les habitants.

Joseph Francis Sumegne, La Nouvelle Liberté à Deïdo (1996), inaugurated in SUD2007

YM: Pour revenir à cet aspect urbain lié à l’aménagement de la ville, La Nouvelle Liberté (NL) de Joseph Francis Sumegne – qui est devenue l’emblème de la ville – a longtemps fait l’objet de nombreuses polémiques. La réalisation de cette œuvre a-t-elle respecté le processus et les mécanismes que vous défendez tant ?

MDMB: La Nouvelle Liberté est une illustration précise de ce que nous avons toujours défendu avec l’art dans l’espace public, et va même au-delà. Le processus démarre avec l’artiste effectivement installé pendant trois ans (1993-1996) dans le quartier Deïdo où se trouve la NL. C’est donc la première partie du processus, où il est en relation avec les habitants aux alentours, surtout avec la jeunesse qui vient à
sa rencontre et échange avec lui, le voit traverser la ville, fouiller les poubelles. Enfin, il est un objet de curiosité et un sujet de discussion. Le deuxième élément du processus, c’est la thématique principale de Sumegne, la valorisation du recyclage et la récupération, qui sont une économie dont on a honte et que personne ne veut reconnaitre comme partie intégrante du panier de la ménagère. Les mots que les gens ont pu poser sur la NL sont clairs là-dessus : « Nous n’avons plus à avoir honte de ce que nous faisons. »

YM: Le thème de l’édition n°4 du Salon Urbain de Douala, La Place de l’Humain, s’inscrit-il dans une logique évolutive par rapport aux éditions précédentes ?

MDMB: En 2007, nous avons pu lancer le premier SUD. Et comme nous ne savions pas encore ce que nous voulions faire précisément, il était au moins clair que nous voulions donner du sens à « doual » pour la ville et à « art », et c’est la raison pour laquelle la première édition du SUD n’a donné aucune orientation spécifique et a été intitulée La Ville dans tous ses états. Le SUD2010 est la première édition où nous avons défini les activités des artistes autour d’une thématique. C’était une véritable expérience avec une démarche extrêmement rationnelle et structurée pour faire en sorte que la réflexion sur L’Eau et la Ville soit en collaboration étroite avec la Communauté Urbaine de Douala (CUD). C’est la première fois que nous avons travaillé à partir de plans, de cartes, que nous avons lancé des enquêtes et documenté véritablement le thème choisi. Le SUD2013, intitulé Douala Métamorphoses, traitait de la question de la métamorphose des espaces, des habitations. Quant au SUD2017, il était beaucoup plus philosophique : le thème La Place de l’Humain était focalisé sur la jeunesse. Avec la curatrice Cécile Bourne-Farrell, nous avons sélectionné seize artistes qui ont réalisé dix-neuf magnifiques propositions artistiques .

 

Yves Makongo est un jeune curateur spécialiste en géographie. Il a étudié à la Àsìkò Art school à Addis-Abeba en 2016 et à Accra en 2017. Depuis 2011, il est assistant artistique et chef de projet au centre d’art contemporain doual’art au Cameroun, où il vit et travaille.

 

(1) Villes mortes, ou blocus général, est né au début des années 1990 avec le large mouvement de démocratisation des pays africains. Dans la douleur, les jeunes partis d’opposition, face aux pouvoirs en place, dénonçaient un manque d’écoute de ces derniers, qui manquaient de considération pour la population. La seule solution invoquée par ces partis était d’appeler la population à la grève générale, ici caractérisée par la fermeture des commerces, des services et des entreprises.

 

Le Festival d’Art Public SUD2017 s’est déroulé du 5 au 10 décembre à Douala au Cameroun.

Cette article a été publiée pour la première fois dans notre dernier édition papier #8. Lisez le édition complet ici.