La conférence de Berlin

Comment l’art s’interroge sur le découpage d’un continent

À l'occasion du 130ème anniversaire de la conférence de Berlin, SAVVY Contemporary et le curateur Simon Njami nous invitent à mettre en perspective ce moment historique, qui continue à affecter la société contemporaine.

Laboratoire de Déberlinisation, installation by Mansour Ciss © Photo Chiara Cartuccia, 2014

By Elsa Guily
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Berlin a su se reconstruire, déconstruire ses frontières et se forger désormais une réputation de capitale internationale dynamique et vibrante sur le plan culturel. Comme le reflète le choix des artistes de l’exposition Wir sind alle Berliner: 1884-2014, dans une multiplicité des perspectives, avec les participations de Kader Attia, Theo Eshetu, Satch Hoyt, Cyrill Lachauer, Henrike Naumann, Katarina Zdjelar, Bili Bidjocka et Thabiso Sekgala, Sammy Baloji, Filipa César, Mansour Ciss et Nadia Kaabi-Linke, dont la plupart ont établi leur domicile créatif dans la capitale allemande.

En outre, cette ville en tant que centre culturel, politique et historique soulève bien des questions sur l’enjeu d’une mémoire commune. L’inscription du passé colonial de l’Allemagne dans l’imaginaire collectif et son rôle stratégique d’épicentre joué pendant la conférence de Berlin demeure encore peu exploré. Quoi de plus judicieux donc que de s’emparer de ses murs pour accrocher les transformations et marquer les prises de positions artistiques contemporaines en vue d’y ouvrir une réflexion sur l’espace épistémologique de la mémoire. Là est l’enjeu de cette exposition  : «  proposer un espace de délibération  » retraçant les lendemains de cette conférence, aussi bien par l’expression passée d’une Europe nationaliste et raciste, que par son actualité socio-politique au regard de la gestion des flux migratoires, du renforcement de ses frontières géographiques et culturelles, et, dans l’affirmative, toujours plus déroutante d’identités politiques populistes encourageant  de complexes formes d’exclusions.  Ainsi comme nous le rappelle en ligne de mire le texte d’introduction de l’exposition: «  ce qui n’a pas été dit explicitement à propos de cette conférence est que, si elle a modifié les contours du continent africain, elle a également changé l’Europe!  ». Le temps est donc venu d’inscrire une histoire partagée dans les mémoires et de réfléchir collectivement par des dialogues croisés. En nous rappelant que l’écriture de l’histoire est une affaire de présent, la scène artistique indépendante berlinoise est belle et bien décidée à prendre acte et position.

Laboratoire de Déberlinisation, installation by Mansour Ciss © Photo Chiara Cartuccia, 2014

Laboratoire de Déberlinisation, installation by Mansour Ciss © Photo Chiara Cartuccia, 2014

C’est attiré par l’écho de cette clameur que l’on entre dans cette exposition. Il n’y a pas une trajectoire explicite pour lire les questionnements proposés par les œuvres, car le laboratoire Savvy est un espace circulaire qui annule tous types de hiérarchisation possible par la mise en espace des œuvres et leur choix d’accrochage. La signature du commissaire d’exposition s’efface également pour laisser place davantage à l’idée collective que ce projet incarne. Simon Njami se retire ainsi le soir du vernissage au comptoir du Laboratoire de Déberlinisation pour vendre la monnaie panafricaine AFRO, animant l’installation conceptuelle et interactive de l’artiste Mansour Ciss, laquelle invite à réfléchir aux droits de l’autodétermination politique et financière au travers de la question de la valeur (spéculative) de l’art. En réaction à la conférence de Berlin, ce laboratoire dénonce les ravages de l’expansion coloniale, admise comme étant à l’origine des crises politiques et économiques  contemporaines sur le continent africain. Engagé dans cette perspective postcoloniale, le spectateur se retrouve dans une salle isolée dont l’architecture intérieure précaire accueille une projection vidéo au grand format de l’artiste Kader Attia intitulée Oil and Sugar #2, laissant voir un gros plan sur un assemblage de carrés de sucre qui disparaît au contact d’un liquide noirâtre, présumé être du pétrole. Comme le titre nous l’indique, la vidéo évoque la lenteur d’un processus chimique de contraste entre la matière liquide et solide, mis en exergue par la saturation du noir et blanc. Au-delà du regard formel sur l’œuvre et les sensations qu’elle génère, le texte d’exposition propose une trame de lecture qui souligne la valeur métaphorique dans la démarche de l’artiste. Dans des assemblages de formes minimales et des manipulations de dispositifs de présentations des objets culturels, il questionne les relations entre l’art, l’économie et le pouvoir. Ainsi les morceaux de sucre suggèreraient la forme cubique du Kaaba, haut lieu de culte de l’islam, et, le pétrole symboliserait l’intérêt économique des sociétés occidentales pour les pays d’Afrique du nord et du Moyen-Orient. Enfin, le sucre rappellerait les ravages de l’exploitation coloniale des champs de canne à sucre. C’est en se rendant dans la pièce voisine, qui abrite le centre de documentation de Savvy, que l’on peut approfondir cette expérience du visible, en explorant par exemple les documentations présentées par un  projet annexe de l’exposition  : Colonial Neighbours  –  qui se penche sur le passé colonial de l’Allemagne lié au paysage contemporain, en collectant et constituant une archive publique faite d’objets du quotidien qui portent les traces narratives de l’histoire du colonialisme.

Mémoire, photomontage series by Sammy Baloji © Photo Chiara Cartuccia, 2014.

Mémoire, photomontage series by Sammy Baloji © Photo Chiara Cartuccia, 2014.

Enfin,  l’empreinte de la mémoire au cœur de cette exposition, nous amène à poursuivre la réflexion sur les liens étroits entre l’héritage culturel industriel et colonial, avec la série Mémoire de Sammy Baloji. Dans cette série, l’artiste s’approprie des images d’archives en noir et blanc, représentant des populations asservies colonisées, et tisse par la technique du photomontage, une toile visuelle contrastée, en associant à un arrière plan en couleurs des clichés de paysages industriels dévastés, qu’il a photographiés dans sa région natale du Katanga en République démocratique du Congo. Manipuler récits historiques et images d’archives, afin de questionner les modes de production de la mémoire, c’est également ce que Filipa César réalise dans sa vidéo The Embassy. Le geste créateur s’estompe par le plan séquence fixe en plongé de la caméra qui rend compte du point de vue du narrateur, l’archiviste Armando Lona. Ce dernier commente les pages d’un album qui regroupe des photographies prises par les colons portugais en Guinée-Bissau entre les années 1940/50. Au travers de son regard cinématographique, Filipa César devient un intermédiaire entre deux réalités contemporaines, interrogeant la résonnance de l’inscription de l’histoire, entre celle du spectateur berlinois et de l’archiviste guinéen.

The Embassy, video projection by Filippa César © Photo Chiara Cartuccia, 2014.

The Embassy, video projection by Filippa César © Photo Chiara Cartuccia, 2014.

Réactiver les mémoires du passé en se réappropriant récits, imageries, code de représentations culturelles, afin de nous permettre de réfléchir la société d’aujourd’hui, voilà le fil conducteur qui regroupe les 12 positions artistiques. Si Berlin est un laboratoire d’idées transversales en mouvement, la visibilité des multiples expressions culturelles qui y sont véhiculés doit rester au centre de nos préoccupations. Ni cet article, ni aucune critique d’art ne sont suffisants pour appuyer la création dans ses prises de positions à déjouer l’amnésie des politiques eurocentriques. C’est l’invitation à voir qu’il faudrait constamment (re)penser, renouveler et animer. Et c’est bien la proposition de cette exposition  :  donner à voir l’empreinte artistique dans les perspectives africaines, qui font partie intégrante du tissu social berlinois  /  allemand et cela ne date pas d’hier  !

The Embassy, view on video projection by Filippa César © Photo Chiara Cartuccia, 2014

The Embassy, view on video projection by Filippa César © Photo Chiara Cartuccia, 2014

Wir sind alle Berliner: 1884-2014, SAVVY Contemporary, Berlin – 15 Novembre 2014 – 11 Janvier, 2015 

Elsa Guily est étudiante en histoire de l’art et critique indépendante vivant à Berlin. Spécialisée dans les relations entre art et politique, elle écrit actuellement son mémoire sur le concept de réécriture de l’histoire par la réappropriation des archives dans l’art contemporain.