Kampala Art Biennale 2016 : Julien Creuzet

Gestes poétiques

Selon Julien Creuzet, l'histoire connecte très simplement un Caribéen à l’Afrique

Julien Creuzet, installation view Opéra-archipel, ma peau rouge, hénné, Frac Basse-Normandie, 2015. Photo: Marc Domage

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C& : On s’est rencontré la première fois à Dakar et je me souviens de notre conversation où vous m’aviez dit que c’était la première fois que vous étiez sur le continent. J’aimerais bien reprendre cette conversation quatre mois après  : comment avez-vous vécu cette expérience à Dakar  ? Votre participation à la biennale dans ce contexte panafricain en tant que Martiniquais, Français…  ?

Julien Creuzet : Je pense que c’était une première fois importante et symbolique, en tant que Caribéen, Antillais et Martiniquais, et en tant que Français. Cela répond à toute une Histoire et un imaginaire qui est convoqué dans le fait d’être issu d’un mouvement migratoire forcé, qui est l’esclavage. C’est quelque chose d’extrêmement fort dans l’imaginaire que d’arriver sur le continent africain. Je suis français, j’ai fait mes études en France et la Martinique aussi est française. Bien que l’imaginaire d’un Caribéen soit différent de l’imaginaire d’un Breton, la construction politique et éducative est sensiblement la même. Arrivé au Sénégal et à Dakar, être dans un évènement tel qu’une biennale internationale, c’est y retrouver une communauté africaine et sa diaspora. C’est aussi très fort dans mon imaginaire parce que cela ne m’était encore jamais arrivé. L’essentiel des lieux où j’ai exposé se trouve en Europe. Du coup, je me suis retrouvé pour la première fois avec une communauté majoritairement noire. Pour moi, c’est une première expérience que je trouve aussi très forte, qui m’a apporté de nouveaux points de vue que ce que je pouvais avoir d’une exposition parisienne, d’une exposition en province, ou en Italie, etc. Les artistes que j’ai rencontrés sont aussi bien de la diaspora africaine que du continent. C’est un mélange très intéressant qui permet de faire converger tout un tas d’idées, tout en étant dans un rapport à l’art très différent. Cela permet des rencontres et des partages intellectuels très forts, des partages d’idées, c’est aussi toute la force du temps d’une biennale. Du coup, ça m’a beaucoup marqué.

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Julien Creuzet, LOVA LOVA, SAFARI GO, 2016. Video still. Courtesy of the artist

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«  J’ai cru que créole,
c’est être, Tout. Être là et à Cuba, là. Ricocher être un galet, lisse,
Lavé par la mer douce.
J’ai cru être une branche,
l’Immortelle cadence, face au vent.
Je danse, je suis cette branche galet
sur la face glace de la mer.
Je ne vous referais pas l’amour et la mer, par moment elle a cette face grasse
que laissent les vieux vaisseaux
au fond de la rade.  »

C& : Vous avez vécu en partie en Martinique. Comment voyez-vous la connexion avec le continent africain  ? 

JC : La connexion, elle est évidente  : on est issu de la diaspora africaine. L’histoire connecte très simplement un Caribéen à l’Afrique. L’histoire d’un Caribéen commence à partir du moment où ses ancêtres sont mis sur un bateau et quittent la côte africaine. L’Afrique devient une part cachée de l’imaginaire d’un Caribéen. C’est là, c’est sous-jacent. On ressort et on présente dans des formes culturelles, telle que la danse, la musique, les langues créoles que l’on va ressentir jusque dans la poésie de la négritude d’Aimé Césaire qui est écho et empathie avec celle de Senghor. Ce mouvement de la négritude qui devient aussi une affirmation Noire, aussi bien africaine que caribéenne.

«  Parce qu’il faut que j’avance,
que dans mes pas, mes pages trempées, 

je nage, mon corps qui danse,
me pousse, me courbe, me tangue.
Peut importe l’âge, je me fais marcher, 

souffle du vent dans mes voiles sans fin, 

on croit qu’il n’y a pas de but à la fin, pas à pas, 

je me plie, glisse de mouvement en mouvement. 

Étoile, méduse.  »

C& : Quand vous parlez de la négritude et d’Aimé Césaire, je pense forcément à votre travail vidéo présenté à Dakar qui parle d’un «  portrait paysage  ». J’ai vu que vous aviez un entretien chez Raw Material, le titre était «  Le portrait paysage  », je trouvais cette appellation intéressante, qu’entendez-vous exactement par ce titre  ?

JC : Ce titre est avant tout un titre que Seloua Boulbina a choisi. Je trouve que c’est un très bon titre. Effectivement, l’idée de se servir du paysage comme étant la vision ou la voie la plus objective pour parler d’une Martinique juste après la mort d’Aimé Césaire. Le dictionnaire peut nous dire ce qu’est la Martinique, où elle se trouve, mais si vous voulez savoir ce qu’est vraiment la Martinique, la meilleure idée consiste à la voir ou la regarder. L’idée d’une caméra qui filme le paysage était une manière de chercher à avoir une voix objective qui ne prenne pas parti et qui montrerait ce qu’il y a à voir, sur un travelling de 90 minutes sillonnant l’intérieur de l’île, ses infrastructures, ses routes, la présence française, à des kilomètres au travers de ces infrastructures électriques, routières, l’architecture, l’habitat, les champs de bananes, tous les petits détails que l’on voit, les gens au bord de route, les carrefours, les ronds-points…Le paysage est aussi pour moi une dimension spirituelle, symbolique, dire qu’Aimé Césaire est le paysage, la Martinique.

«  Il est tard, le ciel lourdement chargé comme une veille de jour de cyclone. Je me prends aux jeux d’une balade nocturne, je flâne sur la savane, le long de cette nouvelle rue piétonne. Le pas lent, rythmé par les frottements de mes tongs sur le parterre bétonné. J’avance timidement jusqu’au bout. Plus loin, sous les lampadaires, un spectre réfléchit la lumière blanche. J’aperçois au bout de l’allée de palmiers, Joséphine bien debout. Cette statue de sel au marbre clair, se fait discrète, sans sa tête.  » 

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GDL 2016-Julien Creuzet-07

Julien Creuzet, Vital mouvement, infernal rouleau de vague. Qui m’a cassé le dos, roulé dans le sable sel (…), 2016 – noyer d’Afrique, étendoir, statuette porteuse d’eau, le faiseur invoque ces dieux. Photo: Aurélien Mole

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C& : J’ai lu sur votre site cette phrase, «  l’opéra archipel, c’est moi  »  : est-ce qu’il y a un lien avec Édouard Glissant  ? Qu’est-ce que vous voulez dire plus exactement par cette phrase, cette appellation  ?

JC : L’ Opéra-archipel, c’est une période de travail qui s’étend à peu près sur une année et demie, qui à encore des répercussions aujourd’hui. C’était avant tout une résidence en banlieue parisienne dans laquelle je me suis intéressé à une question d’exotisme contemporain qui serait aussi lié à l’histoire coloniale française, et à trouver sa présence dans les banlieues parisiennes. Opéra-archipel faisait référence aux Indes galantes de Jean-Philippe Rameau. Cet opéra est un ballet qui avait une idée galvaudée de l’Inde alors qu’en réalité, cet opéra ne se passe jamais en Inde puisque Jean-Philippe Rameau méconnaissait ce pays et n’y était jamais allé. En revanche, il se servait de la littérature de l’époque, des récits de voyages et géolocalement, Les Indes galantes se passent en Turquie, au Pérou, en Amérique de Nord. C’est intéressant de se consacrer à une région du monde, de la convoquer dans un imaginaire et, en même temps, d’en avoir une méconnaissance totale. Je m’intéressais aussi à une revue coloniale sortie en 1931 qui s’appelle Toutes nos colonies, et qui parlait des possessions française en 1931, à l’occasion de l’exposition coloniale universelle de l’époque. Là aussi, il y avait des parti pris assez fort dans ses écrits parce qu’il y avait des auteurs qui ont pu écrire sur les Antilles alors qu’ils n’avaient jamais été dans les Antilles françaises, et qui relataient des récits de voyages. C’était aussi cette vision coloniale dominante et toutes ces références m’ont permis de faire des transitions et des glissements vers un monde plus actuel qui se passe en 2015. En 2015, où je me servais de ce que je pouvais entrevoir comme étant une porte d’accès, un ailleurs, un imaginaire dans mon présent, dans ce que je vois dans la vie de tous les jours. Cela m’a permis de générer plusieurs formes, de passer du dessin à la vidéo, à la sculpture, à la poésie et cela sous le titre de L’Opéra archipel, c’est moi, comme une manière de dire que j’étais un peu l’épicentre de toute cette production. («  L’opéra-archipel, c’est moi  » fait référence au titre du texte d’Émile Renard.)

«  Dans la jungle de verre,
il faisait dix degrés,
on aurait dû avoir chaud pour pouvoir souffler des bulles,
cracher de la fumée. 

Sous la serre à palabre,
je cherche le grand arbre,
le baobab où se disent les contes, ombre de charbon. 

J’ai voulu les laver,
les images sur la grosse pierre de la rivière, à demi-nu les jambes écartées, entrevu du bosquet, dans les fougères. 

J’ai les ai frottés,
les mains jointes au savon de Marseille, pour les recouvrir d’une couche grasse.
  »

C& : C’est un travail en continu  ?

JC : Ce travail s’est terminé avec la fin de la résidence dans la galerie du centre d’art de la ville de Noisy-le-Sec. La suite de mon travail s’est déplacée, à été dans d’autres géographies. Il me fallait aussi rester libre, également par rapport au sujet que je détermine, et du coup, j’avais davantage besoin d’être pris dans le prisme de l’opéra archipel. Aujourd’hui, ce travail apparaît et revient parfois puisque, par exemple, j’ai été invité en août dernier à une exposition pour laquelle on m’a demandé de restituer une performance qui a eu lieu pendant le projet archipel, qui s’appelait Danse païenne et corps critique avec un groupe de femmes danseuses afro-caribéennes, féministes, activistes, sociologues, dont une qui s’appelle Fannie Sosa, une danseuse performeuse qui s’appelle Ana Pi et, avec ces femmes, on a pu travailler la question du corps, la question du bassin, etc., tous ces mouvements dits du «  ghetto  » et réfléchir à une forme de performance collective. J’ai produit une nouvelle vidéo dans laquelle on voit un mouvement de bassin, une poésie qui tente de raconter ces gestes.

«  J’ai fait le tour des trois arbres voyageurs.
Quand il fait trop froid pour mes doigts,
je me ploie en masse, rentre mes branches dans la carre grise.
Bananier balafré, de la terre continentale.
Ovale bloc de manioc, roulé dans les feuilles. 

J’ai vu sous la neige un éléphant
et une girafe,
je n’ai vu que leurs pattes longues,
la mémoire en toile, ramasse les flux de poussières. 

Il y avait mille graines, mille gens,
des cheveux grainés des têtes cachées, rose-bissap. 

Des tresses, déplacées, ont tenté d’agripper leurs racines d’alocasia
dans la terre calcaire.  »

C&  : Pourquoi le bassin  ?

JC  : Parce qu’on a des icônes comme Rihanna ou Nicki Minaj, entre autres, qui remettent en avant des mouvements du twerk. La question était de dire qu’il y avait des cultures qui s’intéressaient à ces mouvements et qui pouvaient y trouver d’autres aspects que quelque chose dit vulgaire, et que même, bien au contraire, on pouvait y trouver des choses d’aspect évoquant le bien-être, ainsi qu’une dimension philosophique et spirituelle. L’idée c’était donc de réfléchir avec ce groupe de femmes sur ces mouvements découlant de danses afro, caribéennes, qui seraient peut-être issues de rituels ancestraux.

«  Je voulais danser comme elle, faire des tours avec mon bassin, je voulais agiter mes mains, pour jouer avec les ombres, l’opacité de ce monde. Je voulais faire des gestes de grâce, des vagues de break. Ma bad painting […]  »  

C& : Ma dernière question porte sur la Biennale de Kampala 2016. Vous y avez participé en tant qu’artiste en résidence. Comment a été votre expérience là-bas  ? 

Depuis Kampala  :

Un mot d’ici, du continent, comme on dit,

de la terre, dans la terre, de la terre à l’âme rouge.

du ciel voilé des effluves, échappements.

Je file accroché à un félin,  

sans casque, mon ventre, contre le dos,  

d’un homme-moto.  

Un mot, image de feuillage  :

«  feuillage,

feuillage,

mon ciel est noir

mon reflet est une ombre

baby allo, 

réponds-moi 

mon branchage sombre

branche,

branche, branchage

l’amour me déchire,

je plie, pluie, pluvieux

je plie sous les gestes 

improbable, arbre

j’ai vu des choses

sans bouger,

sans rien dire,

je m’accroche, 

grâce aux fluides 

qui rentrent en moi

en moi, fourmis, 

en moi animal. 

Toute ta vie, je l’ai vu 

je plie, pluie, pluvieux

pluie, pluvieux

goutte, doute, dans le crachat 

du ciel sale. 

soudain le chant surprenant, 

d’un naturel vient des branches, 

il est là comme moi, 

comme toi devant mes yeux

ces yeux de glace, étrangement 

ronds, étonnamment jaunes, 

comment ces sursauts,

du sol à la branche,

de la branche à l’écorce,

il est là, devant moi, 

en face à face, 

il est là tous les jours,

il est là sur moi, 

sournois, là sur l’arbre

dans mon amour de pétales

étalé. 

j’ai marché, dans le bois, 

qui une forêt, 

dans la forêt que l’on appelle 

la jungle,

le bois qui te fait peur, 

les incestes de tes peurs,

les moustiques qui te piquent, 

tous les monstres,

les ombres qui se dévoilent, 

dans ta marche, 

touche l’écorce,

touche les branches

qui cachent les secrets, 

nos mots pas encore dits. 

il faut que je te dise, 

brise, brise, tournoiement, 

cris […]  »

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Propos recueillis par Aïcha Diallo

 

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