La Biennale de Marrakech 6

L’artisan détient le savoir 

Elsa Guily a rencontré la jeune artiste Sara Ouhaddou pour discuter de l'écrivain et cinéaste Ahmed Bouanani et des arts traditionnels marocains

Sara Ouhaddou, Traditional Zemmour weaving, wool and cotton. Ceramic coins sown with white silk thread, 2016. Photo © Jens Martin

By Elsa Guily
Tweet about this on TwitterShare on FacebookEmail to someone

 

L’exposition collective « Jeux de mémoires, Ahmed Bouanani aujourd’hui », proposée par Omar Berrada s’articule autour des archives de la figure intellectuelle marocaine que fut le cinéaste, écrivain et historien Ahmed Bouanani. Outre la projection de ses films et la présentation de sa bibliothèque, de ses manuscrits, dessins, etc., les visiteurs découvrent une mise en dialogue inédite de son travail avec trois artistes de la jeune génération de la scène artistique marocaine, questionnant ainsi la mémoire collective. Sara Ouhaddou provoque une mise en tension entre les arts traditionnels marocains et les codes de l’art contemporain pour mettre en perspective et rendre visibles les continuités culturelles oubliées de la création. 

Elsa Guily : D’où t’est venue l’idée du nom Madin Medin ? 

Sara Ouhaddou : C’est la phrase qui résume tout cet aller retour dans mon travail, qui engage ce processus de création issue de la médina. C’est la jonction entre l’art contemporain et ma formation initiale de designer. Dès que je fais un projet avec des artisans, je développe avec eux parallèlement une série de petits objets pas chers, faciles à commercialiser pour eux au-delà de la collaboration artistique qui nous a réunis au départ. L’argent des ventes revient directement aux artisans. Madin medin est donc une marque de fabrique, un moyen de pérenniser le travail artisanal. Pour le projet d’exposition à la biennale, j’ai fait appel à une famille de bijoutiers répandu  au Maroc entre Essaouira et Marrakech.

Sara Ouhaddou © Jens Martin

Sara Ouhaddou, Igdad – Oiseaux – Birds (detail), Installation view, 2016​​. Photo © Jens Martin

EG : Peux-tu nous en dire plus sur l’installation sculpturale que tu as préparée en collaboration avec des artisans dans le cadre de cette exposition ?

SO : Je voulais profiter du projet « Jeux de mémoire » pour lancer une idée que j’avais en tête : une série de masques et de systèmes d’objets qui raconteraient les contes populaires marocains. Il n’y a pas de masque au Maroc mais des parures, dont le médium principalement utilisé est l’argent. J’ai donc pensé qu’il serait possible de détourner ce médium pour inventer un nouveau système d’objets.

EG : Comment as-tu allié le récit de contes populaires avec la facture des artisans joailliers avec lesquels tu as collaborés ? Dans quelle mesure ces deux productions de savoir étaient-elles préalablement imbriquées, reliées de par l’histoire de leur pratique ?

SO : Dans ses manuscrits, Bouanani avait réécrit des contes majeurs que je connaissais, Yamna Mansour et Hayna. Intégrer les contes dans le bijou, raconter une histoire à travers et par la fabrication du bijou apportait une clé à l’artisan pour s’engager dans une expérimentation nouvelle, car le conte vient inscrire une continuité et est un outil pour déployer les facultés imaginatives de chacun. Chaque pièce de ce travail est en quelque sorte une illustration des sentiments thématisés dans ces histoires. Dans beaucoup de contes arabes que j’ai lus ou que mon grand-père m’a racontés, il y a toujours des oiseaux. Ils sont porteurs d’énigmes, de la clé du récit. Les masques s’inspirent donc du rôle des oiseaux et de leur forme. Le tapis représente l’énigme de la mariée dans le conte de Hayna.

Sara Ouhaddou, 2016 Elsa Guily

Ahmed Bouanani (forground) & Sara Ouhaddou (background). Installation view of Memory Games: Ahmed Bouanani Now (detail). Palais El Bahia, 2016. Photo: Elsa Guily

EG : Dans quelle mesure cette entreprise d’archivage de Bouanani autour des folklores berbères a-t-elle influencé ta propre perception de la mémoire collective marocaine ? 

SO : En tant que Marocains, nous sommes les héritiers de cette pensée, car son travail s’articule autour des enjeux liés à l’inscription d’une mémoire collective. Toute une génération antérieure a entrepris ce travail, seulement, comme Bouanani, beaucoup ont été marginalisés, censurés par le pouvoir et rendus inaccessibles. Participer à ce projet m’a ainsi permis de réaliser l’importance d’aller rechercher ces figures qui ont commencé ce travail de réflexion sur la mémoire collective marocaine dans sa multiplicité et sa diversité, loin d’une identité nationale à sens unique.

EG : Dans quelle mesure appréhendes-tu dans ta pratique artistique l’idée de réalisation spirituelle existante dans le récit comme forme de savoir et de transmission ? 

SO : C’est essentiel pour moi. En travaillant sur la production des carreaux de céramique, il y avait un lien avec la mathématique et la géométrie islamique dans la pratique artisanale que l’on a fait exploser tout en questionnant cet héritage spirituel. Que signifiait la philosophie spirituelle créatrice, par exemple dans le monde arabo-andalou, la précision et la finesse des gestes, quelle notion de transcendance les habitait, quelle recherche de la perfection ? Le récit porté par ces carreaux a été le point de départ, une source d’inspiration dans ma pratique artistique.

image1-2

Sara Ouahddou, Installation view of Memory Games: Ahmed Bouanani Now (detail). Palais El Bahia, 2016. Photo: Elsa Guily

EG : Ta pratique s’articule autour d’un héritage, entre autres l’usage de symboles comme vecteurs de communication autour de la forme et la perception, la création et l’imagination dans l’art islamique…

SO : Le symbole, c’est mon médium plastique. La dimension universelle dans le symbolisme de l’art islamique comme héritage culturel m’interpelle beaucoup car, aujourd’hui, il y a un grand mouvement d’affranchissement des spiritualités. Cependant, j’ai toujours eu besoin de me questionner sur cette spiritualité, sans doute liée au fait que je sois sensibilisée à une forme d’art où les gens, à l’époque, étaient extrêmement spirituels, le soufisme, les derviches tourneurs : c’est fascinant en termes de création et d’imagination. Mes parents m’ont apporté ces connaissances spirituelles par la culture berbère. Ma mère passait des heures à tisser des tapis en réfléchissant, se posant des questions, en chantant des récits anciens, racontant des contes spirituels, etc. C’est comme cela que j’ai acquis une spiritualité forte. Je ne pourrais pas concevoir par exemple de travailler uniquement sur un terrain conceptuel, pragmatique, dénué de spiritualité et d’imaginations intuitives.

EG : Dans quelle mesure envisages-tu la tradition comme vecteur de communication universelle entre le local et le global ? 

SO : C’était exactement mon premier questionnement lorsque j’ai démarré. Comment est ce que l’on fait pour établir ce pont entre universalité, globalité et contexte particulier ? Comment inscrit-on ce pont dans un juste milieu ? Je n’ai toujours pas la réponse mais j’ai le nom : le juste lieu, qui arriverait à faire le lien entre particularité de contextes et universalité. Il faut échanger entre les cultures mais pas seulement dans une dimension de commodités. Nous savons que la culture berbère est un mélange d’Asie et d’Afrique, il serait intéressant de recroiser les contes populaires des deux provenances et de comprendre d’avantage la généalogie de notre héritage culturel, de créer des liens, de construire des passerelles.

EG : Quel est ton rôle plus précisément dans cet échange avec l’artisan ? 

SO : L’artisan est le vrai créateur à mon sens, il détient le savoir ! En fait je suis une « déclencheuse », de son imaginaire. Mon positionnement entre art contemporain et design chercherait justement à rétablir une idée de continuité ou de vase communicant avec les arts traditionnels. Ce rôle d’artiste que je joue auprès des artisans est une relation hybride et il me plaît beaucoup. Un jour, j’aimerais avoir réussi à recréer ces formes de microéconomies avec les artisans autour de leur pratique. Ainsi l’art contemporain détaché de toutes fonctions me permet de toucher tous les sentiments. Il permet de poser des questions sur ces objets artisanaux, qui sont avant tout porteurs de culture.

.

Elsa Guily est étudiante en histoire de l’art et critique culturelle indépendante vivant à Berlin, spécialisée dans les lectures contemporaines des théories critiques et les enjeux politiques de la représentation.