Photographie et narration

Quand l’eau devient écran…

Le photographe Amine Oulmakki nous propose une quête de l’existence articulée autour des thèmes de l’image, du récit et de la mémoire. Notre auteur Elsa Guily a conversé avec lui autour de son œuvre « OXYGÈNE » .

Amine Oulmakki, OXYGENE. Video installation project, 10'56, 2015. Courtesy of the artist

By Elsa Guily
Tweet about this on TwitterShare on FacebookEmail to someone

 

Elsa Guily : Ton installation vidéo est intitulée oxygène et ce sont des femmes nues dans une baignoire que la projection donne à voir. Y a-t-il une relation entre le titre et les sujets filmés ?

Amine Oulmakki : L’oxygène est primordial dans le flux des énergies du corps. Je voulais travailler avec des amies qui sont engagées dans le domaine de l’art et questionner avec elles la façon de contrôler cette pression qu’elles subissent en tant que femme dans leur travail. Le point de départ était donc cet exercice pour contrôler ces énergies pressurisées par la société et chercher à s’en défaire. Il y avait deux consignes : ne pas parler, seulement sous l’eau, et être avec soi-même, sans extérioriser ses sentiments face au regard de l’autre. L’installation tridimensionnelle de la baignoire ajoutée à la projection vidéo questionne notre perception de l’eau comme métaphore du cycle de notre propre existence.

EG : Les regards filmés sous l’eau fixent la caméra : une représentation qui replace les sujets filmés à la surface de l’image, plus que dans les profondeurs de l’intérieur de soi. Peut-on être vraiment soi-même face à l’objectif photographique ?

AO : Ces regards très pénétrants, je les appelle regards qui déchirent le voile de l’image. Si l’on cherche à donner une image de soi face à la caméra, cela devient une fiction, au sens d’une adaptation de soi. L’image en tant que représentation, c’est toujours dans une certaine fiction, car chaque représentation émane d’une subjectivité elle-même construite à partir de fictions.

EG : Tu travailles en noir et blanc, cela rend des images très denses en contraste. Le noir et blanc engage-t-il le récit dans une confusion du temps ?

AO : Je travaille depuis toujours en noir et blanc, en photographie ou cinéma. L’image, c’est un moment qui a vécu. Le temps est contenu dans l’image. La photographie est selon moi toujours associée à cette idée de temps passé. De fait, tous mes souvenirs, je les vois en noir et blanc. L’image possède-t-elle vraiment cette qualité de donner à voir le réel dans un absolu ? Pour moi, l’image noir et blanc évoque aussi un imaginaire de couleurs, interprétable par le récit du spectateur. Je ne transmets pas la réalité, mais je l’articule entre émotion, réel et image fictionnelle. L’usage du noir et blanc me permet ainsi d’isoler l’image de sa fonction de preuve, de devoir justifier du réel.

Amine Oulmakki, OXYGENE, Video installation project, 10'56", 2015. Courtesy of the artist

Amine Oulmakki, OXYGENE, Video installation project,
10’56”,
2015. Courtesy of the artist

EG : Ce n’est pas seulement la vue comme perception sensorielle qui est sollicitée dans ton installation, mais l’ouïe est également très présente, le toucher aussi, dans une certaine mesure, avec cette idée de la matière, de l’eau. Selon toi, est-ce que l’on peut ressentir, vivre l’image autrement que par la vue ?

AO : Quand j’étais enfant, mon père me racontait un conte des Mille et Une Nuits. C’était un professeur d’éducation islamique. Cela a développé un bagage d’images que je me suis créé sans jamais le voir, seulement l’entendre. Quand je parle avec les gens, je ne vois que des images. Après mon bac, qui était assez médiocre, je ne voulais faire qu’une chose, comprendre l’image, l’explorer ! Voilà comment j’ai commencé le cinéma. Mon but aujourd’hui est de bouleverser la perception visuelle, d’inclure la présence des corps au-delà de l’écran bidimensionnel.

Amine Oulmakki, OXYGENE, Video installation project, 10'56", 2015. Courtesy of the artist

Amine Oulmakki, OXYGENE, Video installation project,
10’56”,
2015. Courtesy of the artist

EG : Le récit est donc un vecteur de transmission et de communication, de création de l’imagerie importante pour toi ?

AO : Oui, dans le monde arabe, c’est très présent, car beaucoup de pratiques culturelles arabes sont basées sur la parole, plus que sur l’image. Cela donne un monde imaginaire où chacun peut créer et on n’est pas dans la stagnation de l’image. Lors de mon premier voyage en France, j’ai été frappé par l’abondance de publicité en images dans l’espace public. La culture de l’image dans le monde arabe est très liée au conte, ce qui entretient l’imaginaire. Si j’ai un enfant, j’aimerais bien l’élever avec une radio et enregistrer des histoires à écouter pour lui laisser créer son propre monde visuel et non un qui lui serait imposé. Trop d’images imposent une vision du monde. Comment percevoir et produire l’image tout en développant le récit de soi, voilà le sens de ma pratique artistique. C’est un processus lent, comme de regarder l’eau s’écouler au fil du temps.

EG : L’art serait alors la métaphore entre une existence enracinée dans une localité qui est toujours contenue dans une dualité de la globalité…

AO : L’art n’a pas de frontière ni de limite, il peut être partagé partout dans le monde. Je trouve très intéressant cet échange que crée l’art à travers les rencontres des cultures, de la perception et de la conception différentes des choses par rapport à notre propre espace culturel donné. C’est là que l’art peut provoquer, selon moi, la possibilité de créer des identités propres à chacun, liées à la spécificité de nos racines. L’ancrage dans la spécificité de l’être, c’est ce qui donne à l’art sa dimension universelle, comme médium de communication sur la profondeur humaine.

.

Elsa Guily est étudiante en histoire de l’art et critique culturelle indépendante vivant à Berlin, spécialisée dans les lectures contemporaines des théories critiques et les enjeux politiques de la représentation.

 

Don't miss out

Sign up to our newsletter now to get the latest stories from CONTEMPORARY AND (C&) delivered straight to your inbox

Thank you!

You have already signed up

Thank you!

We’ve successfully received your details.

To complete the subscription process, please click the link in the email we just sent you.

Don't miss out

Sign up to our newsletter now to get the latest stories from CONTEMPORARY AND (C&) delivered straight to your inbox

Thank you!

You have already signed up

Thank you!

We’ve successfully received your details.

To complete the subscription process, please click the link in the email we just sent you.