Les portraits de Seydou Keïta 

Corpus de représentations 

Notre auteur Gauthier Lesturgie porte un regard sur le travail de Seydou Keïta dans le cadre de sa rétrospective

Seydou Keïta. Untitled, 1954. Silver print. Contemporary African Art Collection © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Geneva

By Gauthier Lesturgie
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En 1991 à New York, André Magnin visite l’exposition «  Africa Explores: 20th Century African Art  » au Museum for African Art. Il est saisi par deux portraits photographiques d’un artiste anonyme de Bamako. Il décide alors de partir à sa recherche au Mali. Rapidement, le photographe Malick Sidibé reconnaît les photographies de son ancien mentor  : Seydou Keïta.

À l’époque, André Magnin travaille pour le collectionneur Jean Pigozzi avec lequel il constitue une collection dédiée à l’art africain contemporain  : The Contemporary African Art Collection. En 1994, ce dernier organise une première exposition monographique du photographe à la Fondation Cartier de Paris.

Le récit de l’œuvre de Seydou Keïta nous informe de certains dispositifs qui agissent pour la fabrication d’un marché de l’art issu de territoires africains. Une exposition rétrospective au Grand Palais à Paris nous permet de considérer ces œuvres et de s’échapper un moment des récits systématiquement apposés comme sous-titres à ces dernières.

Seydou Keïta. Untitled, 1959 (Autoportrait). Silver print made in 1994 under the supervision of Seydou Keïta et signed by him. Contemporary African Art Collection © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Geneva

Seydou Keïta. Untitled, 1959 (Autoportrait). Silver print made in 1994 under the supervision of Seydou Keïta et signed by him. Contemporary African Art Collection © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Geneva

Seydou Keïta est né en 1921 à Bamako, alors capitale du Soudan français. En 1935, son oncle revient du Sénégal avec un appareil photo qu’il offre à son neveu  : un Kodak Brownie. Le jeune homme expérimente le médium avec l’aide de Mountaga Dembélé (alias Kouyâté) qui lui transmet ses rudiments. Il ouvre son propre studio en 1948 à Bamako. C’est un succès immédiat. Il découle d’un désir grandissant de représentation chez les membres de la classe moyenne, elle aussi en augmentation, conséquence directe du boom industriel survenu à la suite de la Seconde Guerre mondiale.

Le 22 septembre 1960, le Soudan français obtient son indépendance et devient alors la République du Mali. Modibo Keïta est élu président. Deux années plus tard, Seydou Keïta qui jouit d’un beau succès commercial est promu au poste de photographe officiel du gouvernement  : il ferme alors son studio. Nous n’avons quasiment pas de photographies de la période qui suit cette fermeture jusqu’à ce qu’il prenne sa retraite en 1977 et disparaisse en 2001.

Seydou Keïta. Untitled, 1956. Silver print made in 1995 under the supervision of Seydou Keïta et signed by him. Contemporary African Art Collection © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Geneva

Seydou Keïta. Untitled, 1956. Silver print made in 1995 under the supervision of Seydou Keïta et signed by him. Contemporary African Art Collection © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Geneva

L’exposition débute par de larges tirages «  modernes  » qui s’appliquent aux normes contemporaines de l’exposition puis, dans une salle circulaire, sont présentés sous vitrine les tirages d’époque. Nous avons ici un déplacement intéressant entre les deux statuts des travaux du photographe  : des objets conçus pour la satisfaction d’une clientèle aux «  œuvres d’art  » à exposer. À l’époque, bien que retraité, l’auteur devient soudainement «  artiste  », une nouvelle fois selon la définition contemporaine «  occidentale  » du terme, et va jouer un rôle essentiel dans la construction de sa propre mythologie. Fait significatif, le photographe commence à signer son travail au début des années 1990.

Au milieu du parcours de l’exposition, face à une mosaïque de photographies, une spectatrice s’exclamait  : «  Les personnages et les costumes sont superbes  !  » Un commentaire surprenant face à une série de portraits d’individus bien «  réels  ». Pourtant, ces derniers ont des postures très étudiées et arborent différents accessoires narratifs dans des situations simulées, ce qui leur donne cette allure de personnages auxquels nous pouvons immédiatement attribuer des rôles  : le militaire, le jeune dandy sur son Vespa, l’intellectuel, etc.

Seydou Keïta. Untitled, 1952-56. Silver print. Contemporary African Art Collection © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Geneva

Seydou Keïta. Untitled, 1952-56. Silver print. Contemporary African Art Collection © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Geneva

Seydou Keïta prenait la plupart de ses photographies dans sa cour intérieure, à la lumière naturelle. Il mettait à la disposition de ses client-e-s de nombreux artifices  : objets, vêtements et fonds, qui permettaient des mises en scène personnalisées. L’usage quasi systématique d’un fond en tissu installe d’emblée un décor qui échappe immédiatement à une situation quotidienne ou à la tentative de son illusion.

Ces portraits nous renseignent sur les fantasmes de la classe moyenne bamakoise des années  1950 et 1960  : des accessoires choisis jusqu’aux postures, on y trouve un formidable répertoire des attitudes construites et attendues pour chaque âge, genre, profession et rôle tenu au sein de la famille. Nous repérons de véritables chorégraphies où la position dans l’espace, les gestes ou encore les regards nous racontent avec clarté les relations entre les personnages.

À la veille de l’indépendance, le studio photo s’affranchit alors d’un usage anthropométrique de la photographie utilisé par le colon dès la fin des années  1840 pour classifier le colonisé et documenter ces territoires «  inconnus  » en déplaçant la question de qui représente qui. Les portraits en studio permettent aux clients de s’approprier leur propre image jusqu’à la travestir.

Ces studios photo qui fleurissent dans les grandes villes du continent vont peu à peu laisser place à la sortie de certain-e-s photographes dans la rue. Ce mouvement ouvre la photographie à un champ narratif plus dense que celui du studio où l’acte même de prendre une photographie correspondait à l’évènement en soi photographié. Le désir photographique va donc s’échapper du monde fabriqué du studio pour investir le quotidien. Ces changements arrivent bien sûr avec les avancées technologiques que connaît l’appareil. Il est tout de même intéressant de constater ce déplacement au moment de l’indépendance, comme si l’espace public pouvait enfin participer à son tour au désir de la représentation.

La (re)découverte du travail de Seydou Keïta est donc absolument essentielle et ce, à de multiples niveaux qui suivent les évolutions que ce travail a connues et dont la rétrospective participe une nouvelle fois. Symptomatiques des dynamiques d’un marché en constante mutation et significatifs d’une analyse de l’histoire de la photographie et de la société bamakoise, ces portraits échappent de manière irréversible à leurs statuts d’origine, leur nature mercantile et au champ privé.

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Seydou Keïta, 31 mars – 11 juillet 2016, Grand Palais, Paris

Gauthier Lesturgie est un auteur et traducteur (de l’anglais au français) indépendant basé à Berlin. Depuis 2010, il a travaillé avec différentes structures artistiques telles que Den Frie Centre for Contemporary Art (Copenhague), la revue Critique d’art, les 2e et 3e Biennales d’art contemporain de Rennes ou encore SAVVY Contemporary (Berlin). Il écrit aujourd’hui pour divers supports comme 02 (Nantes), Contemporary And (Berlin), Espace art actuel (Montréal), ETC media (Montréal), Inter art actuel (Québec), Momus (Toronto), Mouvement (Paris) ou encore Sleek (Berlin).

 

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