Beauté Congo à Paris

Une revue du familier et de l’inconnu

Une exposition estivale passe en revue à Paris le très vivace esprit créatif en République du Congo.

Chéri Samba, Oui, il faut réfléchir, 2014. Acrylique et paillettes sur toile, 135 x 200 cm. Courtesy de l'artiste. Photo © André Morin

By Liese Van Der Watt
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Mettant l’accent principalement sur la peinture, la sculpture et la photographie depuis 1926, une exposition estivale passe en revue à Paris le très vivace esprit créatif en République du Congo.

En dépit de ma défiance intellectuelle envers les essentialismes et de mon inclination pour une forme de scepticisme postcolonial, je suis frappée par un certain «  look  » dès l’instant où je mets le pied dans Beauté Congo. Ce n’est pas vraiment «  le look africain  »  (1) ni rien de gravement protecteur, mais je suis consciente de ce que le commissaire de l’exposition André Magnin a décrit dans le catalogue comme des œuvres d’art «  d’une commune  appartenance à un Congo vibrant…  »

Bien entendu, nous nous avons ici affaire à André Magnin. Ce qui est exposé est tout autant son œil de commissaire d’exposition que l’art lui même. C’est l’homme qui nous a apporté l’  «  Afrique  » avec l’exposition provocatrice et controversée de 1989, les Magiciens de la terre, celui qui a aidé l’homme d’affaires italien Jean Pigozzi à mettre sur pied sa collection ô combien idiosyncratique, la Contemporary African Art Collection, celui encore qui a introduit le photographe Seydou Keïta et le peintre Chréri Samba sur le marché occidental, et celui qui, dans sa galerie parisienne Magnin-A, a défendu nombre d’artistes en devenir, y a mis en place une revue de l’art moderne et contemporain – issu essentiellement de collections européennes, parfois d’archives coloniales à Bruxelles, avec quelques travaux provenant des propres collections des artistes à Kinshasa – donnant au sujet son regard aiguisé tout comme une ampleur historique et une profondeur artistique.

De toute évidence, les leçons ont été retenues. Après les critiques dont furent l’objet les Magiciens – celles de montrer une préférence envers les artistes autodidactes, de présenter l’Afrique comme un lieu magique hors de toute chronologie, c’est-à-dire de décontextualiser les œuvres d’art-  et les nombreux débats sur l’état de l’art global qui s’en suivirent- Magnin a probablement pris à cœur certains de ces débats.  Ceci est bien illustré par le choix du flamboyant Kiese na Kiese (le Bonheur et la Joie) de JP Mika comme image emblématique de l’exposition.

JP Mika, Kiese na kiese, 2014. Oil and acrylic on fabric, 168,5 x 119 cm, Pas-Chadoir Collection, Belgium. Courtesy of the artist. Photo: Antoine de Roux

JP Mika, Kiese na kiese, 2014. Huile et acrylique sur tissue, 168,5 x 119 cm, Pas-Chadoir Collection, Belgique. Courtesy of the artist. Photo © Antoine de Roux

JP Mika est né en 1960, il commence très jeune par peindre des enseignes publicitaires à Kinshasa puis s’inscrit à l’Académie des Beaux-arts de Kinshasa et travaille dans l’atelier du célèbre peintre Chéri Chérin. Il représente ainsi un pont parfait entre les différents commentaires souvent contradictoires auxquels donne lieu l’art africain  : d’un côté, il maîtrise le genre de la peinture d’enseignes publicitaires qui a permis à des autodidactes tels que Chéri Samba ou d’autres membres de l’école dite «  School of Popular Painting in Congo  » d’entrer sur le marché international (avide d’un art exotique et «  naïf  »  ; d’un autre, il a également été formé dans une école d’art et il expose les qualifications qu’il y a acquises. Ses grands portraits colorés partagent peut-être le caractère direct de peintres populaires tels que Samba et Moke, mais ils sont en même temps accomplis, lucides, conceptuels et spirituels. Il fait référence de manière appuyée à l’histoire de la représentation au Congo dans ses grandes peintures faites sur du tissu coloré, invocations nostalgiques de la photographie en studio si populaire dans les années  1960.

Il est regrettable que cette exposition n’explore pas plus avant ces diverses influences stylistiques, plaçant potentiellement Mika en position de charnière, exemple d’une continuité possible entre différentes formes d’art s’étant toutes disputé l’attention d’un public ayant souvent une perception fragmentaire de l’art congolais  : la photographie populaire, la peinture de grands panneaux publicitaires et l’art contemporain s’informent réciproquement sans efforts dans l’œuvre de Mika.

En l’état, l’exposition se sépare littéralement en deux courants distincts. En en tournant à gauche en entrant, on se retrouve au milieu des peintres dits populaires  : des toiles aux  couleurs vives, portant souvent textes et bulles, commentent tout, de la politique à l’éducation en passant par la morale. Ces artistes, tels Chéri Samba, Moke, Pierre Bodo notamment, sont presque tous originaires de Kinshasa et de ses environs. Une vraie vue d’ensemble du Congo aurait pu inclure Tshibumba Matulu, qui travaillait dans un style similaire à Lubumbashi dans le sud dans les années 1970.

Djilatendo, Sans titre, vers 1930. Gouache et encre sur papier, 24.5 x 18 cm. Musée royal de l’Afrique centrale, Tervuren, HO.0.1.3371 © Djilatendo. Photo © MRAC Tervuren

Djilatendo, Sans titre, vers 1930. Gouache et encre sur papier, 24.5 x 18 cm. Musée royal de l’Afrique centrale, Tervuren, HO.0.1.3371 © Djilatendo. Photo © MRAC Tervuren

En tournant à droite, on entre dans le XXIe siècle, avec son «  émergence d’une jeune génération d’artistes  » utilisant la photographie, la vidéo, le collage et la peinture pour expérimenter des formes artistiques dans des travaux qui encouragent la réflexion critique. Souvent regroupés en collectifs sortis d’écoles d’art comme l’Académie de Kinshasa, ces artistes font  contrepoids aux travaux surexposés des peintres d’enseignes, bien que les travaux sélectionnés ici soient encore pour la plupart des peintures murales. Je suis restée à m’interroger sur l’absence de sculptures, d’installations et de performances – font-elles partie du monde de l’art contemporain au Congo  ? De plus, je m’attendais à des travaux plus engagés politiquement, se penchant non seulement sur une histoire coloniale violente mais aussi sur les conflits civils en cours dans l’est du pays, et dont l’artiste irlandais Richard Mosse a fait un portrait si frappant. Ici, les photomontages de la star montante Sammy Baloji sont aussi politiques que ces travaux puissent l’être. Baloji associe des clichés ethnographiques de l’époque coloniale, réalisés par François Michel, à de belles aquarelles faites par Léon Dardenne à Katanga à la fin des années 1890. Il en résulte des paysages composites étrangement troublants qui incarnent la violence faite à ce pays. Les peintures de Pathy Tshindele commentent l’interférence des  grandes puissances dans les politiques africaines en présentant divers grands chefs d’État habillés en rois Kuba. Kiripi Katembo photographie lui un Kinshasa irréel tel qu’il se reflète dans ses flaques d’eau sales. Steve Bandoma incorpore des matériaux recyclés dans ses portraits-collages – qui ne sont pas sans rappeler ceux de la Kényane Wangechi Mutu – dans sa série sur le combat de boxe ayant opposé Ali et Foreman à Kinshasa en 1974.

C’est au rez-de-chaussée qu’est abritée la partie la plus historique de l’exposition. Dans les années 1920, l’administrateur belge Georges Thiry fournit à Albert et Antoinette Lubaki du papier et des aquarelles pour tenter de pérenniser les peintures dont ils couvrent les murs extérieurs de leurs cases. Ces aquarelles anciennes constituent des archives de toute beauté sur la faune, la flore et la vie du village. Malheureusement, avec l’arrêt de la fourniture de matériel, la trace de ces artistes se perdra dans les années 1940. Suit le travail des années 1940 et 1950, avec  l’Atelier du Hangar, qui regroupe, sous l’égide d’un peintre amateur français, des artistes encouragés à suivre leur propre créativité sans se conformer à de quelconques conventions «  européennes  ». Il en résulte ces toiles spécifiques, peut-être un peu répétitives, d’une imagerie naturelle sur des fonds abondamment décorés. C’est ici aussi que nous trouvons des photographies en noir et blanc prises par les Angolais Jean Depara et Ambroise Ngaimoko,  chroniqueurs respectifs de la vie nocturne et la mode à Léopoldville (Kinshasa) dans les années 1950 et 1970, qui révèlent les aspirations sociales d’une classe urbaine.

Jean Depara, Sans titre, vers. 1955-65. Gelatin silver print, 77 x 113 cm. Collection Revue Noire, Paris © Jean Depara. Photo Courtesy Revue Noire

Jean Depara, Sans titre, vers. 1955-65. Gelatin silver print, 77 x 113 cm. Collection Revue Noire, Paris © Jean Depara. Photo Courtesy Revue Noire

Par crainte que ces documents historiques ne soient un peu secs après l’exubérance de l’étage supérieur, André Magnin a installé ici quelques-unes des maquettes extraordinaires à grande échelle conçues et construites par Bodys Isek Kingelez, un autre de ces artistes ayant acquis la célébrité après avoir été retenu par Magnin pour les Magiciens.  Ses villes fantastiques et futuristes sont fabriquées avec des matériaux de récupération, carton, plastique, capsules de bouteille et papier aluminium. Comme les machines imaginaires de Robert Nimi, que l’on peut voir ici également, ce sont des cités africaines utopiques rêvées.

Ces œuvres d’art inhabituelles et non conventionnelles illustrent l’approche du commissaire d’exposition André Magnin  : toujours fasciné par l’humour et l’innovation qu’il recherche dans l’art africain, il veut partager avec le visiteur l’énergie dégagée par Kinshasa qui l’a toujours fasciné, une ville dont il est devenu aujourd’hui familier grâce à des visites répétées et à des réseaux étendus.

L’exposition réussit à communiquer cette énergie, et met également en lumière une histoire plus large de l’art au Zaïre-Congo. Peut-être se concentre-t-elle un peu trop sur cette seule ville, peut-être garde-t-elle le silence sur de nombreux aspects d’une histoire pleine de violence et sur les conflits actuels en RDC, néanmoins, elle demeure une exposition qui mérite absolument d’être vue, tant elle apporte d’enseignements et plus encore de plaisir.

Nous ne pouvons qu’espérer la venue de Beauté Congo en RDC, pour que les Congolais se réapproprient dûment leur héritage artistique, plutôt que de réserver au seul public européen le plaisir de ces œuvres rassemblées.

Beauté Congo 1926-2015 Congo Kitoko est visible à la Fondation Cartier pour l’art contemporain à Paris du 11 juillet 2015 au 10 janvier 2016.

Liese Van Der Watt est une auteure résidant à Londres.

(1) en français dans le texte

 

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