C& Édition Papier #8: keyon gaskin

Attentes Perturbées

keyon gaskin est un artiste résidant à Portland, dans l’Oregon, dont le travail performatif ne se limite pas aux espaces des théâtres ou des galeries. Dans un monde où l’intelligence émotionnelle est souvent dévaluée et le professionnalisme exacerbé, keyon met toute son énergie à entrer en relation avec son public à un niveau personnel. Magnus Rosengarten s’est entretenu avec l’artiste au sujet du corps en tant qu’instrument et médium

keyon gaskin, it’s not a thing, at “Black genus, genisis, genius,” 2015, Central Library Portland. Photo: Robert Duncan Gray

By Magnus Rosengarten
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Magnus Rosengarten: Comment avez-vous fait le choix de l’art de la performance ?

keyon gaskin: Cela s’est vraiment concrétisé quand j’ai déménagé
à Portland il y a neuf ans environ. Là, j’ai été confronté à un travail
plus expérimental et postmoderne. Enfant, je dansais souvent lors de diverses manifestations publiques, et récemment, dans mon travail,
je me suis concentré sur ces expériences que j’avais vécues enfant.
Les concours de danse qui avaient lieu dans des arrière-cours par exemple, m’ont appris très tôt l’impact que le corps peut avoir sur les rassemblements publics. Enfant, je n’avais pas forcément de langage pour traduire cet effet. Mais j’ai pris conscience de la manière d’utiliser mon corps en relation avec les autres pour m’exprimer et toucher les gens. Vers la fin de mon adolescence, puis jeune adulte, je me suis formé au théâtre et à la danse, et j’ai commencé à travailler entre ces lignes à Portland. J’ai ensuite évolué vers l’art de la performance – même si cela m’intéresse de moins en moins de définir mon travail par un médium spécifique.

MR: Comment le public agit-il sur votre pratique actuelle ?

kg: Le public est un élément actif de ce qui se passe dans la salle. J’essaie de le souligner dans mon travail en cherchant des moyens
de rappeler aux gens leur action et leur rôle troublant en tant que spectateurs. Je ne veux pas qu’ils pensent qu’ils sont juste venus là pour assister à quelque chose. Je n’ai pas vraiment de pratique en studio, autrement dit, je suis toujours dans l’expérimentation, j’essaie toujours de nouveaux concepts pour et avec les gens. Par exemple, à New York récemment, je positionnais les gens dans l’espace, et à un moment donné, une personne a refusé de bouger. Je leur ai dit que je ne ferais rien tant qu’ils ne bougeraient pas. C’est alors qu’une autre personne s’est impliquée dans notre échange et est partie, déclarant qu’elle partait à la place de la personne qui avait refusé de bouger. Ce moment a été absolument palpitant pour moi, car les gens avaient généré une énergie dans la salle et remis en cause notre implication implicite dans la structure même de la performance. J’aime questionner les concepts de puissance et d’action et la façon dont nous choisissons de nous impliquer. J’interviens dans des contextes et des espaces très divers, allant de petits rassemblements, intimistes, à de plus grands espaces institutionnels.

keyon gaskin, it’s not a thing, at “Black genus, genisis, genius,” 2015, Central Library Portland. Photo: Robert Duncan Gray

MR: Cette année, vous vous êtes produit partout en Europe et aux États-Unis. Dans quelle mesure les espaces et les publics diffèrent selon le pays ou la culture ?

kg: La majeure partie de mon public est composée d’une communauté internationale de l’art contemporain qui parle un langage similaire et est habituée à un type de contenu. Par exemple, lorsque je me suis produit à Berlin, au moins la moitié du public n’était pas originaire d’Allemagne, ce qui est souvent le cas lors des festivals de performances et dans les lieux d’art contemporain de par le monde. C’est pourquoi je pense que la communauté n’est plus forcément liée aux données géographiques. Bien que je reconnaisse que la culture, la politique et l’histoire d’un lieu influencent le travail et sa réception. Et je suis ouvert à ça, mais je fais bien attention à ne pas rattacher un lieu à la culture d’une ville, parce que souvent, les espaces d’art ne reflètent pas forcément la culture des villes ou leur profil démographique.

MR: Mais quelle est votre expérience viscérale lorsque vous êtes immergé au cœur de la performance ? Percevez-vous des nuances ?

kg: Il existe tellement de façons de percevoir et de s’impliquer vis-à-vis des autres. Nous nous concentrons souvent sur la vue et le langage comme principaux modes de perception, et c’est ça que j’essaie de bouleverser. À travers l’obscurité, la proximité avec l’audience,
ainsi que bien d’autres méthodes, j’essaie d’intensifier la conscience d’autres façons d’être ensemble. Je m’engage à fond dans l’échange énergétique qu’il peut y avoir entre des groupes de gens, et j’essaie de devenir le canal et l’intermédiaire des énergies dans l’espace. Il est important de se concentrer sur l’émotion, et je me sens moi-même souvent très touché par les états d’autres personnes, comme lorsque je regarde les gens dans les yeux pour m’aider à pleurer dans l’une de mes performances.

MR: Dans quelle mesure votre corps de performer vous aide-t-il à traverser les histoires d’identité noire et queer ?

kg: J’essaie d’apparaître aussi intègre que possible et de laisser les divers aspects de mon moi – dont le moi noir et homosexuel (ce qui reste une construction politique et identitaire qui me trouble de plus en plus) – influencer mon travail. Avec les années, je constate que le public interprète le travail à l’aune des aspects du corps du performer – que ce soit intentionnel ou non –, notamment des corps subalternes. Il me faut donc être confiant intuitivement que mon corps et mes expériences vécues seront manifestes et aideront ou provoqueront l’émotion comme il se doit. Parfois, je joue et emprunte directement à des théories, concepts, et à mon expérience de l’identité noire et queer. Mais je suis aussi prudent quand j’exploite mon expérience personnelle, notamment face au public de l’art majoritairement blanc.

MR: Que cherchez-vous dans vos performances ?

kg: Je pense que ce qui m’intéresse surtout, c’est de bouleverser
et d’étudier les façons dont nous communiquons et nous nous engageons les uns vis-à-vis des autres, sans les questionner assez en profondeur. Ceci est souvent en lien avec le fait de dénoncer les cadres institutionnels et oppressants actuels dans lesquels nous opérons. Idéalement, les gens commencent à réaliser ou à s’interroger sur les choses et se demandent : vraiment, c’est ça que nous faisions aux autres ? Je souhaite aussi offrir un espace dédié à l’expression des gens, des relations, des strates disparates, compliqués et nuancés.

Magnus Rosengarten est un écrivain et artiste basé à New York.

Traduit de l’anglais par Myriam Ochoa-Suel.

 

Cette article a été publiée pour la première fois dans notre dernier édition papier #8. Lisez le édition complet ici.