Biennale de Venise 2019

Georgina Maxim : lorsque la patience se fait monnaie artistique

La carrière artistique de l’artiste zimbabwéenne Georgina Maxim est en plein essor. Admise à un master à l’université de Bayreuth, elle a également été nominée, avec deux autres artistes, pour le prestigieux prix Henrike Grohs Art Award et fait partie des quatre artistes dont le travail sera présenté dans le pavillon du Zimbabwe à la Biennale de Venise. Elle s’entretient avec la curatrice ougandaise Martha Kazungu de la patience que requiert son art de la couture, d’un havre de paix artistique à Harare et de la Biennale.

Georgina Maxim, Ma Mére II (Detail), 2018. Mixed media textile. Copyright the artist and Sulger-Beul Gallery.

By Martha Kazungu
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La personnalité de Georgina Maxim et son travail peuvent apparaître sous la forme d’une superbe maille ; son énergie est toujours capturée dans ses tapisseries. Elle transforme des tissus usés qu’elle trouve auprès de ses amis et proches en de gigantesques histoires mêlant points de couture, mémoire et guérison. Tel un peintre ayant recours à ses coups de pinceaux, Maxim évite d’utiliser une machine pour coudre et représenter ses pulsions : pour elle, les points de couture et les mouvements de sa main constituent son inimitable mode d’expression.

Georgina Maxim, Garden, 2017. Mixed Media Textiles (size is on the image caption, image artist and Sulger-Beul Gallery)

L’artiste a débuté sa carrière comme peintre au début des années 2000, puis a réalisé l’ensemble d’œuvres Cook the Doormat dont faisaient partie dix tabliers présentant des broderies. Chaque œuvre s’est vu attribuer un titre provocateur, illustrant la façon dont la société a diminué les perspectives destinées aux femmes en leur édifiant des lieux imposés, protégeant la vie de famille tout en devant souvent aussi faire leurs preuves au travail. Maxim fait dériver notre imaginaire des tabliers en les décrivant comme des objets de vulnérabilité, traduisant les perceptions de la fémininité. Les tabliers semblent ainsi être des représentations sarcastiques de la travailleuse qui se doit d’être résistante. L’analogie du paillasson propose une perspective rare sur la manière dont la société objective les femmes. Elle parle de la condition des femmes que l’on garde pour servir mais qui ont rarement le droit de pénétrer dans l’espace intérieur, de s’asseoir à la table pour prendre des décisions.

Malgré leur apparence presque abstraite, les œuvres de Maxim invitent les observateurs à suivre le voyage du premier propriétaire du fil jusqu’aux transformations qui résultent des centaines de points et des dizaines d’heures passées sur chaque pièce. Dans notre monde actuel d’accumulation et d’industrialisation, où les artistes sont rattrapés par l’urgence de la production, quelles sont les possibilités pour ceux qui, comme Maxim, peuvent passer six mois de leur temps sur une œuvre ?

Georgina Maxim, Masiwa Tsero 2016, Mixed Media textiles and basket, (image by artist)

Pour Maxim, les détails de son processus sont de la plus haute importance, les frustrations, la joie lorsque son œuvre l’écoute, la capacité à mettre en valeur ses points. Forte de l’audace et de la persévérance de son imagination, et bien qu’il ait fallu un certain temps à son art pour gagner en notoriété, Maxim reste optimiste. Selon elle, il importe d’être authentique, passionnée et honnête à l’égard de son propre art. Elle trouve un équilibre entre ses devoirs de mère, d’épouse, d’artiste, d’étudiante et de directrice artistique, et il est fascinant d’observer comment ce puzzle prend peu à peu forme dans la vie de tous les jours.

Martha Kazungu : Parlez-nous un peu de votre parcours : comment avez-vous commencé à travailler comme artiste, et à quel moment ?

Georgina Maxim : Tout a commencé au cours de mes premières années dans une école de filles où j’ai étudié il y a de nombreuses années. C’est là que j’ai eu le cran de choisir l’art plutôt que la mode et les textiles ou la nourriture et l’alimentation. Avec le recul, je pense sérieusement que ces sujets auraient dû être enseignés ensemble, comme une seule discipline, et qu’il aurait dû exister une désignation commune à tous. Désormais, je les applique à toutes les choses que j’aime faire, parce que je les considère toutes comme des formes d’art. J’ai étudié le creative art et le design à l’université Chinhoyi et en suis ressortie avec une formation de professeur d’art et d’assistante de galerie. Aujourd’hui, j’essaie de donner du sens à l’art, aux artistes, à la ville et au pays à travers des projets curatoriaux, ainsi qu’à travers mes propres travaux dans [l’espace artistique] Village Unhu, à Harare.

MK : Dites-nous sur quoi porte votre travail et ce qui caractérise le médium que vous avez choisi.

GM : Coudre, broder, tricoter, tisser et coudre des appliqués sont des pratiques de grand-mères. C’est comme si elles venaient du passé et qu’elles célébraient pourtant l’époque d’une manière contemporaine – la capacité à avoir une grande patience et à supporter la monotonie de la broderie. C’est le propre de mon travail et j’ai plaisir à le faire. Il ne me semble pas y avoir d’autre moyen d’exprimer les problématiques de la mémoire qu’à travers le médium textile.

Georgina Maxim, Mhingo, When you come back carry me, 2017. Mixed Media Textiles (Image by artist and Sulger-Beul Gallery)

MK : Quelle est la fonction de Village Unhu à Harare ? Et comment cette activité s’articule (ou non) avec votre carrière ?

GM : Village Unhu est un espace qui est né d’un besoin. Misheck Masamvu et moi-même avons fourni des espaces d’ateliers à des artistes, pour des workshops, des programmes de résidence et des expositions aussi souvent que possible et aussi créatives que possible. C’est en quelque sorte un havre de paix dans la ville. On peut y venir pour discuter, déguster un bon repas ou un thé, pour y trouver l’inspiration, regarder ou bien même repartir en colère – Village Unhu permet toutes ces choses. Mais ce qui me satisfait le plus, c’est que ce soit une communauté de rêves et d’aspirations partagés.

MK : Ces derniers temps, votre travail et votre carrière ont connu une progression constante. Vous avez notamment été acceptée pour un programme de master à l’université de Bayreuth, nominée pour le prix Henrike Grohs Art Award et sélectionnée comme l’une des quatre artistes du pavillon du Zimbabwe à la Biennale de Venise. Comment parvenez-vous à tout mener de front ?

GM : Je ne peux pas dire que j’arrive à tout mener de front, je suis loin de tout gérer. Je reste une épouse et une mère, mais je me lève tous les matins et je fais ce que je peux. Je ne suis pas une machine mais je me fais un programme et je m’y tiens, sans oublier d’être seule, mais pas solitaire, et c’est le mieux pour moi. Toutes ces opportunités m’ont été données par les anges qui ont jugé bon et qui savent que je peux les gérer. La seule chose à faire, c’est de ne pas les décevoir.

 

 

Georgina Maxim est née en 1980 à Harare, au Zimbabwe. Elle vit et travaille entre Bayreuth, en Allemagne, et Harare, au Zimbabwe. Son travail fait partiellement fonction de méditation pour l’artiste, d’autoguérison et d’auto-reconnaissance, à travers les heures passées seule, mais pas solitaire, à travailler dans la monotonie d’un même fil, dont l’unique variation provient de la prochaine couleur. La couleur et le point peuvent et pourraient être traduits par et sous la forme de cicatrices de chaque petite marque, rire et point. Il sert de mémoire au propriétaire de la robe et à remodeler le passé pour en faire du neuf. Maxim poursuit actuellement ses études à Bayreuth, en Allemagne, mais retourne régulièrement au Zimbabwe en tant que cofondatrice du collectif et des ateliers ouverts Village Unhu à Harare.

 

Martha Kazungu est une curatrice et autrice originaire d’Ouganda. Elle poursuit actuellement un cursus de master en arts intitulé « Les arts verbaux et visuels africains – langues, conservation et arts » à l’université de Bayreuth, Allemagne.

 

Traduit de l’anglais par Myriam Ochoa-Suel.

 

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