Un nouveau départ

Comment la culture au Congo peut progresser en tirant les leçons du passé

Dans les années 1970, le Congo (par la suite le Zaïre) a connu un renouvellement culturel porté par le leader autocrate de l’époque, Mobutu. Ce type de patronage se révéla à double tranchant, une scène artistique et culturelle s’étant développée sous l’emprise de la propagande. À l’heure où la République démocratique du Congo se prépare à un nouveau départ avec le tout fraîchement élu Felix Tshisekedi, notre auteur Costa Tshinzam fait le bilan des erreurs de Mobutu.

Malala Andrialavidrazana, Figures 1838, Atlas Elémentaire, 2015. Courtesy the artist.

By Costa Tshinzam
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Au Zaïre de Mobutu (1965-1997), actuellement République démocratique du Congo, la politique se veut « authentique ». Elle veut revenir à une légitimité africaine en faisant table rase de tout ce qui rappelle la dominance occidentale. Le président Joseph Désiré Mobutu devient lui-même Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Za Banga. Une anecdote raconte même que Valentin Yves Mudimbe, l’un des grands intellectuels du pays, s’inspire des initiales de ses étudiants « Vumbi » et « Yoka » pour maintenir les initiales « VY » de sa signature. Sur le plan vestimentaire, l’abacost est promulgué. Ce veston sans col, taillé dans un tissu léger, généralement à manches courtes, va très vite devenir le symbole de la nomenklatura au pouvoir qui rejette la cravate, considérée comme une marque de « Mundele Ndombe » ou « Blanc noir ». Mais, quel est l’intérêt de cette politique vis-à-vis des pratiques d’artistes plasticiens zaïrois, après des bouleversements menés par le pouvoir colonial et sa manière d’exploiter la culture comme outil de propagande et de domination ? Comment les Zaïrois vont-ils vivre ce changement dans le domaine de l’art ?

Mobutu aurait pris goût à l’art à partir d’une obscure association de promotion et de protection de l’art qui réunissait quelques étudiants zaïrois en Belgique. Une fois devenu président, il va se distinguer par un sens élevé du mécénat. C’est Mobutu qui promulgua le manifeste du Mouvement populaire de la révolution (MPR), à N’Sele en 1967, et la résolution du premier Congrès ordinaire du MPR de 1972 [1]. Deux textes fondamentaux qui sous-tendent ce « généreux » mécénat. Le manifeste dit entre autres ceci : « Les artistes, écrivains, philosophes doivent être encouragés par l’État qui assurera la diffusion internationale des œuvres et des personnalités les plus marquantes. Les écoles et les organisations artistiques seront subventionnées. » Cette pensée est appuyée par les institutions du pays, qui qualifient d’ailleurs cette période d’« âge d’or de l’art zaïrois ».

À l’ère Mobutu, l’art et l’artiste sont réhabilités. La présidence de la République du Zaïre et la famille présidentielle constituent les pôles principaux d’achat des œuvres d’art plastique moderne zaïrois. Les artistes N’damvu, Manteto Baku et Lufwa décorent la présidence de la République du Zaïre : une première pour l’art zaïrois, qui retrouve sa place au sein de la communauté nationale.

À côté du Fonds de promotion culturelle (FPC) qui subventionne les projets culturels en taxant la publicité, le fonds Mobutu Sese Seko est créé. Ce dernier octroie une allocation sociale aux artistes zaïrois, vieux et malades. L’Association nationale des artistes zaïrois en arts plastiques (ANAZAP) est créée pour harmoniser, représenter et défendre les intérêts des artistes.

En dehors du « concert du siècle » Zaïre 74, un festival de musique organisé en marge du « match du siècle » qui opposa Mohamed Ali à George Foreman en 1974, le Zaïre réussit à organiser un congrès de l’Association internationale des critiques d’art (AICA) en 1973 et le Congrès international des africanistes en 1978.

Ceux qui lisent notre histoire de l’art au travers du prisme international ne voient pas cet âge d’or de la même façon : le critique d’art belge Roger Pierre Turine ne fait aucune allusion à la période Mobutu dans Les arts du Congo : d’hier à nos jours (La Renaissance du Livre, 2007). Plus récemment, l’exposition-événement du galeriste français André Magnin zappe complètement cette période dans « Beauté Congo 1926-2015 Congo Kitoko » (Fondation Cartier, 2015).

Comment ne pas penser que l’effacement de toute cette période de gloire enregistrée sous l’ère Mobutu a été encouragé par le revirement des principaux chantres qui, à la fin de la Conférence nationale souveraine (CNS, 1990-1992), lui portèrent un regard très critique ?

Le muséologue et critique d’art Badi-Banga Ne-Mwine, qui encensa autrefois Mobutu, allant jusqu’à le qualifier de « creuset de la véritable personnalité artistique zaïroise, mécène des arts, générateur de la promotion et du rayonnement de la culture artistique zaïroise [2] », opère un revirement en parlant de « sortir du sinistre culturel [3] », quand il évoque la politique culturelle du président Mobutu du haut de la tribune de la Conférence nationale souveraine. Sur la même tribune, le journaliste Charles Tumba Kekwo enfonce le clou en accusant le pouvoir d’avoir « négligé la création et la promotion des espaces culturels à travers le territoire national, entraînant du coup le kwashiorkor culturel de nos populations [4] ». Il fustige le fait que les activités culturelles des Zaïrois puissent en grande partie s’exercer en « terre étrangère », c’est-à-dire dans les ambassades et centres culturels des pays étrangers installés au Zaïre.

Au regard de ce qui précède, il est clair que le président Mobutu a compris qu’une grande nation ne se développe qu’en valorisant son identité, et que cette identité s’exprime pour le mieux à travers l’art, car l’art marque l’histoire d’un peuple, et qu’un peuple sans histoire, est un peuple sans âme ! Ce qui fut une bonne chose jusqu’au jour où la politique a pris le dessus sur son sens du mécénat, et que la culture a commencé à être utilisée comme outil pour aliéner son peuple. « Jamais la culture n’a été au centre des préoccupations de nos gouvernements, malgré les slogans et les folles dépenses occasionnées par l’organisation des séances d’hystérie collective et de culte de personnalité appelées à tort “festivals d’animation culturelle” », conclut Tumba Kekwo.

Aujourd’hui, le Congo vit une période cruciale de son histoire. En plus d’un nouveau président qui promet un renouvellement des politiques publiques, une nouvelle assemblée accueille de nouveaux visages, dont certains artistes tels que les musiciens Jean Goubald ou Lexxus Legal, ou les hommes de théâtre Ados Ndombasi ou Vital Nsunzu. Dans cette perspective, repenser les « bonnes intentions » et les erreurs de la politique culturelle de Mobutu nous permet d’envisager le futur comme un espace où l’art n’est pas uniquement un instrument de propagande mais un espace de renouvellement des imaginaires d’un peuple qui a su démontrer sa volonté de rester uni dans sa diversité.

 

Costa Tshinzam est un écrivain, bloggeur et auteur de la communauté Habari-RDC. Il a participé à l’atelier d’écriture critique C&, généreusement financé par la Fondation Ford, à Lubumbashi. Il vit et travaille à Lubumbashi en RDC.

 

[1] « Le Congrès ordinaire du Mouvement populaire de la révolution (…) charge le Conseil exécutif de poursuivre les efforts pour développer la culture dans les domaines tels que la musique, la littérature, le théâtre, le cinéma, l’art plastique, etc. en vue d’en assurer le rayonnement sur le plan aussi bien national qu’international ; d’axer la culture zaïroise sur un processus de recours permanent à l’authenticité prenant racine dans l’héritage des valeurs traditionnelles tout en acceptant les apports culturels extérieurs. »

[2] Badi-Banga Ne-Mwine, Contribution à l’étude historique de l’art plastique zaïrois moderne, éditions Malayika, Kinshasa, 1977.

[3] Badi-Banga Ne-Mwine, Quelle politique culturelle pour la Troisième République au Zaïre ?, Bibliothèque nationale du Zaïre, 1992, page 117.

[4] Charles Tumba Kekwo, Quelle politique culturelle pour la Troisième République au Zaïre ? « Guérir du kwashiorkor culturel » in Nziem, Bibliothèque nationale du Zaïre, 1992, page 89.

 

 

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