En conversation avec Misheck Masamvu

« Il est important de raconter sa propre histoire au présent. »

Une conversation entre la commissaire d'exposition Yvette Mutumba et l'artiste Misheck Masamvu, notre premier artiste présenté dans le C& Art Space.

Misheck Masamvu, 'Broken silence' (detail), oil on canvas, 290cm 165cm. Courtesy: the artist.

Misheck Masamvu, 'Broken silence' (detail), oil on canvas, 290cm 165cm. Courtesy: the artist.

By Yvette Mutumba

Misheck, qu’est-ce qui te vient d’abord à l’esprit, quand tu entends les mots „Contemporary And…“?

Contemporary and temporary je dirais,  contemporain et temporaire. C’est que l’art d’aujourd’hui veut créer des symboles qui peuvent aussi être porteur de signification pour les générations futures.

Je t’avais demandé, lors de notre premier contact, de m’envoyer des images de tes travaux. Il y a une raison particulière expliquant ton choix? 

J’ai choisi les images en raison de la qualité des photographies. Elles contiennent une indication intemporelle de l’année de production, qui peut peut-être être comprise comme une marque de la direction ou du développement de mon travail.

Tes peintures sont puissantes, plastiques, et contiennent une forte intensité émotionnelle. Quand je les ai vues pour la première fois, elles m’ont rappelé d’une certaine manière les travaux de Francis Bacon. Bacon s’est principalement penché sur la représentation du corps humain: les déformations et les membres en partie amputés expriment une violence quotidienne. Réduits à leur être dénudé, les personnages de Bacon incarnent une existence sans signification et rédemption. Est-ce que cette interprétation peut également être transposée à ton œuvre ? Est-ce qu’il s’agit, dans tes travaux, de la violence dans nos sociétés, dans le monde entier, ou bien plutôt de traumatismes spécifiques et de blessures de la société zimbabwéenne, qui  sont apparus suite à une histoire douloureuse mais aussi aux problèmes du présent? 

En tout premier lieu, la peur de la souffrance et les schémas de violence pure et dure marquent au Zimbabwe le langage visuel plastique des travaux. Parfois, ces travaux deviennent une sorte de contestation ou d’activisme. La grande partie de mes travaux émerge dans un environnement extrêmement politisé, et certaines œuvres se font alors aussi la voix des sans-paroles.

Tu as étudié auprès d’Helen Lieros à la Gallery Delta à Harare et tu as ensuite rejoint la Kunstakademie de Munich.  Pourquoi as-tu fait ce pas ? Quelles influences ont eu tes études à l’étranger sur ta pratique artistique et sur ton regard sur la scène artistique de ton pays après ton retour? 

L’opportunité, de pouvoir connaître un nouvel environnement, présentait un grand attrait pour moi, et je voulais aussi développer ma pratique artistique sur le plan formel. Après mon retour, la scène artistique d’ici m’a parue brute, directe et sans prétention. Les artistes sont proches de la source et constamment confrontés à la souffrance des gens autour d’eux. Je suis à la maison, quand mon art devient personnel – c’est à ce moment-là seulement que les autres peut retrouver leurs secrets dans mes travaux. Je ne suis pas épargné par les temps difficiles dont mes concitoyens doivent faire l’expérience. Un forgeron a besoin de feu pour forger une nouvelle pièce de monnaie, un nouveau début.

Quelle est l’importance, pour toi, de vivre et de travailler dans le pays dans lequel tu es né, et dans lequel tu as grandi, plutôt que de t’installer à l’étranger, dans ce que l’on appelle  les « métropoles artistiques », comme Londres, Berlin ou New York? 

Travailler dans mon pays natal, cela signifie pour moi développer la conscience de l’importance de raconter sa propre histoire au présent. J’ai l’espoir que la langue de la créativité peut abolir les frontières entre les différentes manières de voir, sans pour autant effacer les perspectives impopulaires. Mais cela dépend aussi du projet pour lequel je suis en train de travailler. Je fais de courtes résidences dans d’autres pays, afin de pouvoir travailler dans différents cadres.

Ton travail ne se limite pas à un seul médium, et pourtant, la peinture semble être le genre avec lequel tu prêtes l’expression la plus forte à certaines questions ou certains sentiments. Est-ce que pour toi, la peinture est la manière la « plus naturelle » d’exprimer les pensées et les sentiments les plus pressants? 

Ce sont les couleurs qui me parlent le plus; la peinture éclaire les profondeurs de l’espace non limité. Il y a un plaisir sensible dans l’expérimentation des couleurs, qui saisit la ferveur de l’état propre du sujet. Une relation se développe alors, qui n’est ni fonctionnelle, ni dysfonctionnelle. A la place, elle explore les différentes strates d’un processus de pensée, dans lequel la lumière est captive et diffuse l’espace inimaginable.

Tu n’as donc jamais envisagé de travailler avec un médium « plus nouveau » (la vidéo, Internet…)? Tu as toujours su que tu voulais avant tout travailler comme peintre ?

Je suis aussi sculpteur, et je me suis déjà essayé à la vidéo…

Dans quelle mesure vois-tu un lien entre ta peinture des corps et la sculpture ? 

Mes sculptures se référent à la disparition de motifs traditionnels face à de nouvelles cultures. Souvent, un corps est formé de telle manière qu’il s’adapte à l’espace émergent. Dans la peinture, le corps devient un moyen, un état de l’ « être » à découvrir. La culture pop tend à mettre les traditions locales hors circuit. Je trouve ça triste, que les idées autochtones, qui ont grandi au cours de plusieurs générations, soient menacées, et que de nouvelles idées soient adoptées et utilisées de manière irréfléchie. L’espace et le temps ne peuvent pas être simplement effacés et remplacés, si du reste, notre propre vie a une signification quelconque. Il existe un effort social, au Zimbabwe, pour conserver une culture qui a marquée notre identité et notre humanité. Je ne peux pas me battre pour qu’une certaine culture soit conservée éternellement, mais il est important de prendre en compte notre passé et de le faire connaître aux générations futures, afin que les caractéristiques les meilleures de cette époque puissent être développées davantage et protégées.

Est-ce que tes travaux respectifs racontent une ou des histoire(s), ou est-ce qu’ils sont plutôt  régentés par des manques ? Si on observe une série de tes travaux, représentent-ils un récit sur ta vision du monde? 

Ce qui me dérange, c’est le manque de volonté de se confronter à un passé traumatique, qui menace l’avenir.  Dès que le brouillard historique s’est dissipé, il n’y a plus de position sociale sans équivoque. Ce qui reste, c’est la recherche de sens et de destinée.

Beaucoup de tes personnages semblent être pris dans un processus de métamorphose. Ce sont des hybrides d’êtres humains, d’animaux et / ou d’objets. Pourrais-tu un peu parler de l’idée qui se trouve derrière ces créatures hybrides? 

Je crois que nous sommes dans des récipients à moitié vides. Nous sommes contaminés et salissons le visage de l’humanité. Donner forme à l’ombre bride sans doute les rêves – l’humanité a développé un grand nombre de modèles pour voiler la vérité.

 

See ‘Misheck Masamvu – Fractions‘ featured in our C& Art Space.

 

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