Inventer son propre terrain

Maren Hassinger: « Nous ne vivons pas pour gagner de l’argent. »

Dans la période d’après-guerre, de nombreux artistes noirs pionniers qui avaient été largement méprisés par le monde de l’art occidental malgré leurs contributions notables ont tout de même persévéré. Au cours de la dernière décennie, des institutions occidentales se sont intéressées à leur legs. Elles mettent enfin en œuvre les premières rétrospectives – et, bien évidemment, les marchés leur emboitent le pas. Dans cette série, nous retraçons leurs carrières, en mettant l’accent sur leurs évolutions et motivations artistiques en lien avec le monde qui les entoure. Will Furtado s’est entretenu avec Maren Hassinger avant son exposition personnelle à Londres afin de parler des protestations face au manque d’inclusion dans sa propre exposition, des conditions des artistes noirs aujourd’hui et du refus d’enseigner l’aspect commercial dans les écoles d’art.

Maren Hassinger, Diaries, 1978. Performance at Vanguard Gallery, Los Angeles, CA. Black and white Photograph Maren Hassinger, unknown. Photo Credit Adam Avila. Courtesy of Susan Inglett Gallery, NYC and Tiwani Contemporary, London

By Will Furtado
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Depuis les années 1970, l’artiste américaine d’avant-garde Maren Hassinger a travaillé avec divers médiums, dont la sculpture, le dessin, les installations, les films/vidéos, la performance et l’art public. Sa pratique est une exploration critique de la nature et de la transformation qui met souvent en scène des objets industriels et des matières organiques tels des sacs en plastique, des branches d’arbres ou des journaux, évoquant leur relation à notre société consumériste.

 C& : Vous avez travaillé et expérimenté avec de nombreux médiums. Dans quelle mesure votre environnement vous a-t-il influencé ou a-t-il été déterminant ?

Maren Hassinger : Voyons, laissez-moi réfléchir à un exemple où un changement de médium a été influencé par l’environnement. J’avais un atelier à Los Angeles entre 1974 et 1984 environ. Il était grand. Six à 12 mètres, avec de hauts plafonds et un plancher en béton. Il y avait des fenêtres des deux côtés que j’avais recouvertes de papier. Cela permettait à la lumière de passer tout en préservant l’intimité. J’y ai réalisé de nombreuses œuvres. Certaines nécessitaient de façonner des câbles métalliques et d’autres des installations à l’aide de branches et de pierres « faites maison ». Mais lorsque j’ai quitté New York et ma résidence au Studio Museum à Harlem, j’ai fait plein de collages en feuilles de roses séchées et d’installations à partir de câbles métalliques (qui ne nécessitaient pas d’être façonnées), de terre et de papier déchiré, et de la vidéo.

Nos ateliers au musée étaient des bureaux reconvertis. Il y avait des cloisons, des planchers en linoléum, un mur de fenêtres donnant sur le lieu de l’épidémie du crack qu’était la 124e Rue. On pouvait tous voir les œuvres des autres. C’était un espace communal qui incluait la communauté de Harlem à travers nos fenêtres. Ce n’était en aucun cas l’espace hermétique dont j’avais profité à Los Angeles. Il s’entremêlait avec la vie. Et j’imagine que ma dernière grande installation avec des câbles métalliques, de la terre et du papier déchiré (désormais dans la collection du Studio Museum) reflétait tout cela.

Maren Hassinger, Sit Upons, 2010. New York Times newspapers. 15 1/2 x 15 1/2 x 1/2 in. each (300 pieces, 30 pieces per unit, 10 units total) Photo: Joshua White, Los Angeles, CA. Courtesy of Susan Inglett Gallery, NYC and Tiwani Contemporary, London

C&: Comment votre relation aux matériaux périssables comme les journaux a-t-elle évoluée au fil de l’avancée de votre carrière dans un monde de plus en plus commercial et numérique ?

Maren Hassinger : Je ne considère pas les journaux comme un matériau périssable. Les Sit-Upons que j’ai exclusivement réalisés à partir du New York Times ont tenu une décennie dans les mêmes conditions que celles de leur fabrication, sans jaunir ni brunir ni s’effilocher ou se désintégrer. Le monde est de plus en plus commercial et numérique pour certains, mais c’est aussi un monde qui intègre moins de richesse et d’éducation. La raison pour laquelle j’utilise le New York Times, c’est que c’est le journal de référence des États-Unis. Il contient toutes nos histoires, nos vies, nos tragédies et nos joies ! L’utilisation de journaux m’a menée vers une vision plus compatissante de notre monde et je suis éternellement reconnaissante à ceux qui travaillent dur pour nous faire partager ces vérités. Je sais que c’est notre tâche de vivre ensemble dans l’égalité pour apaiser notre monde.

C& : En 1983, vous avez fait une performance avec Senga Nengudi autour d’une pièce intitulée The Spooks Who Sat By The Door en guise de protestation [dirigée contre le Long Beach Museum qui n’avait intégré qu’une seule artiste noire à l’exposition « At Home »]. Quelle comparaison faites-vous entre la situation de l’époque et les conditions des jeunes artistes noirs aujourd’hui ?

Maren Hassinger : Je crois que j’étais dans l’exposition contre laquelle j’ai manifesté ! Ma protestation était destinée à soutenir Senga Nengudi et les autres artistes qui n’avaient pas été sélectionnés. C’était une situation, comme beaucoup d’autres dans le monde de l’art, dans laquelle le pouvoir corrompt et peut faire infléchir la vérité d’une situation.

Manifestement, les jeunes artistes noirs d’aujourd’hui ont des opportunités que nous n’avons jamais eues. Il existe par exemple toutes sortes de forums sur les médias numériques qui les aident dans leur pratique. Le nombre d’artistes de couleur a augmenté dans les écoles et les carrières professionnelles à un point qui n’est pas comparable à mes débuts. Il y avait bien moins d’artistes noirs qui aspiraient à des carrières sérieuses dans les arts visuels.


Maren Hassinger, Installation View Walking, 2018. Williams College Museum of Art, Williams College, Williamstown, MA.
Courtesy of Susan Inglett Gallery, NYC and Tiwani Contemporary, London

Cette protestation particulière que vous mentionnez visait également les commissaires féministes blanches qui avaient organisé l’exposition. Nous avions le sentiment que « nos sœurs » nous avaient oubliées, exclues.

Tout cela a changé de nos jours – la preuve en est « WACK!: Art and the Feminist Revolution », curatée par Connie Butler en 2007. C’est triste, mais je n’ai pas pu participer à cette exposition, alors que nombre d’autres femmes de couleur qui le méritaient y étaient.  

C&: En tant qu’enseignante, comment conciliez-vous les influences de la pédagogie de Paulo Freire et le fait que les étudiants aux États-Unis subissent davantage de pressions pour penser en termes de rentabilité ?

Maren Hassinger : La pédagogie de Freire était beaucoup lue et débattue dans mes séminaires avec les étudiants de la Rinehart School of Sculpture. La compassion et l’égalité étaient des idées centrales dans nos discussions sur la responsabilité d’un artiste. Ce sont des idées que tout citoyen responsable doit prendre en compte. J’aime penser que les artistes sont des visionnaires – des prophètes même. Leurs idées découlent de leurs préoccupations liées au sens de l’existence.

Je suis vraiment désolée que les étudiants en art aient la pression pour devoir se vendre en réalisant des produits viables commercialement. C’est une attitude complètement anticréative, inadaptée à tout type d’éducation. Nous ne vivons pas pour gagner de l’argent.

J’ai enseigné Paulo Freire comme étant à l’opposé à la gestion commerciale afin de donner à mes étudiants une raison de poursuivre et de comprendre leurs relations sociales au monde. Il nous faut être intelligents et conscients du monde, et notre travail se doit d’en être le reflet. Tout est peut-être business, mais votre pratique ne devrait pas être obligée de l’être.

Maren Hassinger, Pink Trash, an installation and performance in three New York City Parks on the defiling of nature, 1982. Photo: Horace Brockington. Courtesy of Susan Inglett Gallery, NYC and Tiwani Contemporary, London

C& : Les œuvres que vous présentez dans votre future exposition à Londres abordent diverses problématiques sociopolitiques des décennies passées. Comment prenez-vous en considération le temps et l’espace lorsque vous créez de l’art dans un monde en mutation ?

Maren Hassinger : On ne peut réaliser une œuvre que sur ce que l’on connaît…. Et je sais une chose : rien n’est statique, le mouvement, c’est la vie. Si vous sous-entendez que mon âge m’empêche d’aborder des questions actuelles, d’avoir conscience du monde qui m’entoure, vous vous trompez. Et vous vous trompez aussi si vous dites que mon travail aborde des problématiques sociopolitiques dépassées. Si ce que je souhaite le plus concerne l’égalité pour tous, nous n’y sommes jamais parvenus. Cette quête n’est pas dépassée, elle est en cours. Je souhaite que cette planète survive. Et cela n’est possible que si nous travaillons ensemble, solidairement et sur un pied d’égalité pour préserver notre Terre.

 

Maren Hassinger, « Passing Through » est visible à Tiwani, Londres, du 2 octobre au 15 novembre 2019

 

Maren Hassinger est née à Los Angeles, en Californie, en 1947. Elle vit et travaille à New York. Elle a été directrice émérite de la Rinehart School of Sculpture au Maryland Institute College of Art à Baltimore, qu’elle a dirigée pendant 20 ans. En plus de quarante ans de carrière, Hassinger a exploré les relations entre les mondes industriels et naturels en une pratique à la fois méditative et critique. Actuellement, son travail se concentre sur les questions d’égalité.

 

Par Will Furtado

 

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