Inventing Your Own Game

La cohérence dans l’art d’Howardena Pindell et son défi

Après la guerre, de nombreux artistes de couleur se sont vus rejetés par le monde de l’art occidental malgré l’importance et l’originalité de leurs apports — mais ont néanmoins poursuivi leurs efforts. Depuis une dizaine d’années, les institutions occidentales s’ouvrent à ce que ces artistes nous ont laissé. Elles organisent enfin de premières rétrospectives. Et, bien sûr, les marchés suivent. Notre série retrace leurs parcours, éclaire leur évolution artistique et ce qui les fait avancer par rapport au monde autour d’eux. L’artiste multimédia Howardena Pindell n’a cessé d’aller à l’encontre des préjugés dans le monde de l'art new-yorkais depuis les années 1970, tout en produisant un art qui n'a rien perdu de sa qualité intemporelle, explique Sabo Kpade.

Howardena Pindell, Untitled, 1972. Acrylic on canvas, 174.3 x 267.3 cm; 68 5/8 x 105 1/4 inches © Howardena Pindell. Courtesy the artist, Garth Greenan Gallery, New York and Victoria Miro, London/Venice

By Sabo Kpade
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Les visiteurs non avertis qui entrent dans la première exposition d’Howardena Pindell en Europe, à la galerie Victoria Miro de Londres, risquent de tirer des conclusions erronées à propos des œuvres présentées. En premier lieu, ils risquent de penser que les sept grandes « peintures de pulvérisation » et les six collages de papier ont été réalisés à la même époque au vu de la netteté et de la précision des couleurs qui abondent dans les deux séries, alors qu’en réalité, presque quarante ans les séparent.

Howardena Pindell, Installation view, Victoria Miro Mayfair, 16 St George Street, W1S 1FE, 5 June–27 July 2019 © Howardena Pindell. Courtesy the artist and Victoria Miro, London/Venice

Pindell, aujourd’hui âgée de soixante-seize ans, a réalisé les peintures au début des années 1970 lorsqu’elle vivait à New York, travaillant le jour à la conservation du Museum of Modern Art et créant la nuit. Elles occupent les deux salles principales de la galerie Victoria Miro de Mayfair, tandis que six collages se partagent l’espace des bureaux et de la réception.

Les collages de papier de Pindell sont des œuvres à la beauté complexe. Des morceaux de carton découpé, peints en une multitude de couleurs, sont soit collés sur un simple carton plat (Untitled #7B et Untitled #6B), soit collés à plat en plusieurs couches (Untitled #55). Le déséquilibre des grappes de cercles de papier coloré — comme immergées dans un liquide transparent — confère à l’œuvre une grâce géométrique et l’apparence d’un récif de corail.

Sur les six collages exposés ici, deux (Untitled #55 et Untitled #46) dévoilent leur structure lorsqu’on les observe de près, à savoir des grilles carrées de fil de fer qui maintiennent l’ensemble. Il suffit cependant de reculer de quelques pas pour voir l’œuvre prendre toute sa cohérence et véritablement fleurir.

Howardena Pindell, Untitled #59, 2010. Mixed media collage on board, 13 x 13 x 1⁄2 in © Howardena Pindell. Courtesy the artist, Garth Greenan Gallery, New York and Victoria Miro, London/Venice

Le choix d’un verbe aussi connoté que « fleurir » pour décrire les œuvres d’une femme artiste peut les faire paraître inconsistantes. Pindell donne elle-même un exemple du même type dans une interview en 2018 : elle y explique qu’un même choix de couleur sera défini comme « rouge et blanc » si l’artiste est un homme, mais « rose » si c’est une femme.

Trois des collages exposés sont de parfaits exemples de l’obsession de Pindell pour les cercles — qu’elle attribue à l’un de ses condisciples à l’université, mais aussi à un voyage d’enfant avec son père mathématicien dans le Kentucky, un État du Sud où la ségrégation était alors appliquée et où de la « root beer » (boisson gazeuse sucrée aux extraits de plantes) leur a été servie dans des tasses cerclées de rouge réservées aux seuls noirs. Pindell cite d’autres exemples de sa jeunesse à l’origine de ce qui fait aujourd’hui la spécificité de son travail : le cadeau d’un microscope qui a encouragé sa fascination pour la miniature, une reproduction de Van Gogh chez elle enfant qui lui a donné le sens des surfaces en relief. Plus récemment, la recherche de ses racines lui a inspiré de nouvelles œuvres autour d’un test ADN qui fait remonter son lignage à l’Ouganda actuel il y a 8000 ans.

Howardena Pindell, Untitled #88 (Dragon), 2007. Mixed media on paper collage 24.1 x 39.4 x 7.6 cm, 9 1/2 x 15 1/2 x 3 in © Howardena Pindell. Courtesy the artist, Garth Greenan Gallery, New York and Victoria Miro, London/Venice

S’ils ne prennent pas la peine de se pencher sur les textes qui accompagnent l’exposition, ni de lire l’abondance d’interviews, de critiques et bien plus encore qu’on trouve en ligne, les visiteurs risquent aussi de considérer que l’abstraction est le langage le plus convaincant de Pindell — en se basant sur la primauté accordée aux grandes peintures de pulvérisation et sur l’absence troublante de titres explicatifs. Son passage de la figuration à l’abstraction s’est opéré à la suite du cours de Joseph Albers sur la théorie des couleurs pendant ses études à Yale. Elle a ensuite formé progressivement un sens très développé des couleurs et un mode d’application particulier consistant à délayer de la peinture acrylique, à en remplir une bombe aérosol et à en pulvériser « des couches et des couches et des couches » à travers un panneau perforé sur une toile non apprêtée.

Les peintures de pulvérisation ne sont pas des œuvres de douceur et de perfection. En les observant de près, on aperçoit ici et là des gouttes de peinture solidifiées, ou de petites marques dues à la tension de la toile. Les points ne sont pas aussi nets et pointus qu’on le pense de loin. L’artiste s’est aussitôt mise à les compter et les numéroter après qu’un visiteur lui ait demandé combien de cercles composaient ses collages de papier. L’histoire ne dit pas, en tout cas pas en ligne, si on lui a demandé combien de points une peinture de pulvérisation comptait, ni quelle nouvelle information cela pourrait révéler.

Howardena Pindell, Installation view, Victoria Miro Mayfair, 16 St George Street, W1S 1FE, 5 June–27 July 2019 © Howardena Pindell. Courtesy the artist and Victoria Miro, London/Venice

Les visiteurs non avertis ne voient pas forcément Pindell comme une artiste engagée. Jeune conservatrice et artiste, elle a pourtant lutté contre le racisme accablant des individus et des institutions sur la scène artistique new-yorkaise des années 1970. Mais elle y a trouvé un avantage : « c’est le racisme au musée qui m’a aidée dans ma pratique de l’art car je me suis trouvée isolée de beaucoup de choses », déclare-t-elle ainsi dans une autre interview. Sa carrière n’a pu dépendre que de son travail et s’il a fait l’objet de nombreuses expositions individuelles ou collectives depuis quarante ans, l’intérêt qu’il suscite ne croît véritablement que depuis peu. Pindell appartient à une série d’artistes afro-américains âgés, de plus de soixante-dix ans, qui ont connu la gloire et une modeste fortune ces dernières années — parmi lesquels Frank Bowling, Melvin Edwards, Lorraine O’Grady et Barbara Chase-Riboud. L’année prochaine, une grande exposition de son travail aura lieu, produite conjointement par la galerie Fruitmarket d’Édimbourg et Kettle’s Yard de Cambridge.

Les visiteurs même les mieux avertis n’emploient pas non plus l’expression « artiste de génie » à la vue des œuvres de Pindell exposées par la galerie Victoria Miro. L’association avec les artistes masculins doit encore être rompue, même à notre époque « éveillée ».

 

Née à Philadelphie en 1943, Howardena Pindell a étudié la peinture à l’université de Boston et à Yale. Après son diplôme, elle a accepté un emploi au département des impressions et livres illustrés du Museum of Modern Art où elle est restée 12 ans (1967–1979). En 1979, elle a commencé à enseigner à l’université de l’État de New York (Stony Brook) où elle est encore professeur titulaire.

 

Sabo Kpade est un rédacteur culturel londonien.

 

Ce texte a été initialement publié dans la seconde édition spéciale de C& #Detroit et a été commandé dans le cadre du projet « Show me your Shelves », financé par et faisant partie de la campagne d’une année « Wunderbar Together » (« Deutschlandjahr USA »/The Year of German-American Friendship) du ministère fédéral des Affaires étrangères. Pour lire la version intégrale du magazine, c’est par .

 

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