Biennale de Venise 2019

Le pavillon sud-africain jette une passerelle entre passé et présent

Mawande Ka Zenzile, Tracey Rose et Dineo Seshee Bopape sont les trois artistes mis à l’honneur dans le pavillon sud-africain de la Biennale de Venise cette année. Bien que témoignant d’approches radicalement différentes de leur travail, ils incarnent les responsabilités socio-politiques qui sous-tendent actuellement la pratique de l’art contemporain en Afrique du Sud. Notre auteur Themba Tsotsi s’est intéressé de plus près aux artistes sélectionnés et à l’exposition « The stronger we become » avant son ouverture.

Mawande Ka Zenzile, Ubuza ibhasi ibhaliwe, 2019. Diptych, Cow dung, gesso and oil on canvas; artist’s frame with gold leaf 200 x 100cm each

By Themba Tsotsi
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À la différence de l’édition précédente, les artistes sélectionnés pour le pavillon d’Afrique du Sud à la Biennale de Venise de cette année représentent une voix générationnelle. Comme imaginé par les curatrices Nkule Mabaso et Nomusa Makhubu, le titre de l’exposition, « The stronger we become », est l’expression du discours sur la responsabilité et l’irresponsabilité auxquelles sont livrés les jeunes gens de couleur dans l’Afrique du Sud post-apartheid.

À travers la diversité de leurs milieux culturel et social d’origine, les artistes sélectionnés – Mawande Ka Zenzile, Tracey Rose et Dineo Seshee Bopape – se font le reflet de ce discours générationnel. Ka Zenzile examine l’impact de l’occidentalisation sur la philosophie, la culture et la psychologie africaines ; Bopape monumentalise la désintégration historique et politique dans un pays qui a connu l’oppression, et Rose crée une satire politique à l’aide d’installations et de vidéos. Ensemble, en poursuivant l’œuvre de leurs prédécesseurs à leur façon, ils incarnent l’héritage de la pratique artistique en Afrique du Sud. Ils démontrent ainsi que le discours sur l’incertitude générationnelle et les arts visuels sont des passerelles entre le passé et le présent dans l’Afrique du Sud post-apartheid.

Chaque artiste a une approche expérimentale, et ils traitent tous des problématiques liées à la terre, l’expropriation et le savoir institutionnel dans leur pays natal. Alors que la différence de leurs approches est notable dans l’exposition, leurs œuvres partagent un certain discours socio-politique.

Dineo Seshee Bopape, Untitled (Of Occult Instability) [Feelings], 2016–18, 2015, installation view, 10. Berlin Biennale, KW Institute for Contemporary Art, Berlin, courtesy Dineo Seshee Bopape; Jabu Arnell; Lachell Workman; Mo Laudi; Robert Rhee; Sfeir-Semler Gallery, Hamburg/Beirut, photo: Timo Ohler

Dans le travail de Bopape, l’espace n’est pas qu’une arène permettant aux corps de jouer, mais un territoire pour les narrations imprimées sur ces corps. Lerole: footnotes (The struggle of memory against forgetting) est constitué de grandes briques, d’objets carbonisés et de petites plaques de bois portant du texte, sur des fondations de couches de briques couvertes de sable sec et noir, ainsi que d’un petit socle. Il en ressort un travail sur la mémoire, la monumentalisation et l’impermanence, ainsi que sur les implications du côté transcendantal inhérent à la notion de chez soi. Le travail de Bopape illustre les sentiments de continuité et de responsabilité socio-politique sur lesquels repose la pratique de l’art contemporain en Afrique du Sud.

Les œuvres de Ka Zenzile, empreintes de l’impact visuel du fumier, commencent à prendre une dimension iconique. Sans nier ses dimensions économiques et transcendantales, son travail poursuit son examen philosophique des transitions du rural à l’urbain d’un point de vue africain. Les images iconiques dans les médias populaires sont transformées en narrations archétypales pour psychés colonisées, se faisant le reflet d’un discours international. En les situant localement, même si leurs narrations se sont déroulées dans d’autres contextes, ces images retentissent des connotations sur l’imposition et l’usurpation psychologique. When you look at me my soul leaves my body est un examen ambivalent du discours occidental et de son impact sur la psyché des anciens colonisés. L’aspect philosophique du travail de Ka Zenzile est souvent minimisé en raison de la focalisation sur des problématiques contemporaines, mais le drame du savoir occidental, de sa mainmise sur la colonie et sur ses connaissances indigènes est indissociable de ses œuvres.

Tracey Rose, Cleopatra was a Black Bitch, Digital video, color, sound. With Chris Martin and Matthew Krouse. From the series WhoreMoans: An Uncivil Memoir Of A Rough Ride, 2017. Neue Galerie. Photo: C&

Les œuvres de Rose se caractérisent par leur polyvalence : elle a recours à de multiples médiums pour aborder les problématiques telles que la sexualité, la politique et l’identité. Ayant une vive prédilection pour la performance, elle a exposé principalement à la Goodman Gallery en Afrique du Sud, avec comme point d’orgue l’exposition « Rose O’Grady » en 2018, un show international et intergénérationnel de deux artistes conceptuelles femmes travaillant avec la performance. Véritable caléidoscope de la politique de l’identité, le travail de Rose fait de l’exploration du genre et de l’identité la base de son expression personnelle. Ceci se retrouve dans son travail multimédia sélectionné pour la Biennale de Venise. Art thou not fair: KniggerKhaffirKhoon est une approche satirique de la nature de la politique de l’identité et de l’appropriation de stéréotypes négatifs au sujet de la diversité. L’œuvre de Rose a la capacité de rendre historique le contemporain, tout en conservant une dose d’héritage et de continuité.

Les trois artistes représentent la multitude de facettes que prend l’incertitude culturelle post-apartheid qui afflige la nation. Autant les jeunes que les anciennes générations sont sujettes aux mêmes crises d’identité dans une communauté hétérogène, en manque de monuments qui représenteraient les différents groupes ethniques et culturels. Rose, Ka Zenzile et Bopape portent cette chape d’incertitude en tant que groupe habitué à s’entendre dire qu’ils ne sont pas responsables, tout en continuant à s’avérer responsables. Instruites du discours sur l’irresponsabilité et la responsabilité auquel les jeunes Sud-Africains de couleur sont confrontés, Mabaso et Makhubu se sont positionnées, à travers leur thématique, comme des forces encourageantes ; il en résulte une exposition sur l’héritage de la résistance.

 

Auteur freelance résidant au Cap, Themba Tsotsi travaille principalement dans le domaine des arts visuels. Titulaire d’une licence en littérature anglaise et en Cultural Studies de la University of the Western Cape en 2006, il a co-fondé Gugulective et a récemment publié son premier livre intitulé Art Movements and The Discourse of Acknowledgements and Distinctions (Vernon Press).

 

De l’anglais de Myriam Ochoa-Suel.

 

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